Il y à six mois que je suis dans l’hôtel de M. le comte; et, depuis le jour de mon arrivée, je ne l’ai revu qu’une seule fois; il a jeté sur moi un regard dédaigneux; je l’ai entendu murmurer entre ses dents:—C’est le petit Savoyard. Puis, il a caressé son chien. Que je sois heureux de ne point le voir plus souvent! Mais quand il se rend chez madame, ce qui est fort rare, les aboiements de César m’avertissent, et je me sauve bien vite dans ma chambre.

Mademoiselle Lucile est toujours aussi complaisante pour moi, et je me suis aperçu qu’on est heureux d’être dans ses bonnes grâces. Le portier montrait de l’humeur d’être réveillé presque tous tes matins par moi: mademoiselle Lucile lui a dit que je devais sortir quand je le voulais, et il n’a plus murmuré. M. l’intendant se permettait de ricaner en me voyant: mademoiselle Lucile lui a dit qu’elle en avertirait madame, et M. Champagne est devenu très-poli avec moi. Enfin, il n’est personne dans l’hôtel qui n’éprouve l’influence du cotillon de la jeune femme de chambre. Il est mille détails auxquels la maîtresse ne peut descendre; mais rien n’échappe à la suivante: et pour être heureux chez les grands, je m’aperçois qu’il ne faut pas être mal avec les petits.

Grâce aux bontés de la généreuse Caroline, je suis possesseur de près de neuf louis; j’ai suivi les conseils de Lucile, j’ai amassé, mais c’est dans l’intention de faire un joli cadeau à Manette. Je veux offrir à ma sœur un présent de quelque valeur; et je ne sais encore à quoi m’arrêter. Ma mère est pour longtemps à son aise: il me semble juste de prouver ma reconnaissance à ceux qui m’ont recueilli à mon arrivée à Paris, et je suis bien sûr que ma mère approuvera ma conduite. La somme que j’ai est maintenant assez forte: que vais-je acheter? A mon âge, on peut être trompé. J’ai envie de consulter mademoiselle Lucile; et pourtant je voudrais bien agir de moi-même, bien certain que ce qui aura été choisi par moi plaira davantage à ma sœur.

Toutes les fois que je sors, j’emporte ma bourse sur moi; je m’arrête devant les boutiques; j’admire des châles, des étoffes; mais Manette ne porterait point cela. Une montre serait un bien joli présent; mais avec huit louis a-t-on une montre?... Je me figure que cela doit coûter plus cher...

Un matin, en me rendant chez M. Dermilly, je songeais à une montre charmante que je venais de voir chez un horloger, lorsque, devant la porte du peintre, j’aperçois un homme qui se promène, tenant sous son bras une boîte longue en bois blanc, et fredonnant un air d’opéra-comique.

A sa tournure, à sa voix, à son chapeau posé sur l’oreille et à la malpropreté de son habit, je reconnais sur-le-champ M. Rossignol, le modèle qui mangeait les confitures de Thérèse, et a manqué de faire mourir de peur la vieille cuisinière.

De son côté, Rossignol me toise, m’examine, puis vient à moi en faisant tourner son bambou et en me souriant de l’air d’un homme qui retrouve un de ses amis intimes.

—Eh! c’est toi, mon petit!... je ne me trompe pas... je t’ai vu là-haut dans l’atelier... Peste! comme nous sommes beau!... quel genre!... Il paraît que ça va bien!... Est-ce que tu poses chez quelque milord amateur?—Non, monsieur, je ne pose point...—Eh bien! tu as tort, tu as une figure taillée pour les modèles, tu es bien fait... tu grandis... tu seras moulé en Apollon; crois-moi, pose, jette-toi dans les beaux-arts, il n’y a que ça pour être heureux. Imite-moi, sois artiste... Les arts, vois-tu... les arts sont à la vie ce que le soleil est aux petits pois: ils sucrent tous les moments de notre existence. Un artiste est libre comme la mouche à miel, excepté quand il n’a plus le sou... ce qui m’arrive dans ce quart d’heure; mais

Un moment de peine,
Un moment de gêne
Nous fait mieux sentir
L’instant du plaisir!...

Et messieurs les peintres ont comme ça des boutades... ils abandonnent l’antique, ils aiment mieux peindre des culottes que des muscles; mais il faut toujours revenir à la bonne école; les Grecs et les Romains seront toujours le corps de réserve. Je vous demande un peu si l’on doit comparer un homme en pantalon et en bottes avec un beau torse, de belles jambes, une chair bien mâle!... Enfin je me promène en attendant que les antiques reparaissent avec plus de vigueur que jamais. J’avais envie de me représenter chez M. Dermilly; je suis sûr qu’il ne pense plus à notre petite discussion; mais si la vieille m’ouvre la porte, elle est capable de me jeter son eau de vaisselle dans les yeux. J’ai préféré me promener dans la rue, espérant saisir M. Dermilly au passage. Mais toi, que fais-tu, mon petit?—Je suis chez madame la comtesse de Francornard, qui veut bien me faire donner de l’éducation.—La comtesse de Francornard!... voilà un nom qui n’est ni grec ni romain; cela sent le français à une lieue de loin... Et il paraît qu’on mange bien chez ta comtesse!... tu es joliment remplumé!—Oh! madame est si bonne! Chez elle on n’a rien à désirer... Elle me donne aussi de l’argent pour mes menus plaisirs... et je vais faire un cadeau à Manette.—Qu’est-ce que c’est que ça, Manette?—C’est la fille du père Bernard, le porteur d’eau... chez qui j’ai logé longtemps... c’est ma bonne sœur; je l’aime comme si j’étais son frère!...—J’entends: