Tout les deux sous le même toit...

Eh bien! mon petit, si tu veux faire un joli cadeau à Manette, j’ai justement ton affaire sous mon bras...—Vraiment?—Oh! c’est un coup du hasard!... Je viens de faire la visite de rigueur chez madame Rossignol quand les monnaies sont en fuite; mais néant!... La chère femme, qui se doutait peut-être que j’allais arriver, et qui craignait que je ne vinsse encore lui enlever Fanfan pour poser dans le Sacrifice d’Abraham, était sortie avec mon héritier dès les premiers rayons de Phébus. Cependant, comme j’ai eu l’adresse de me munir d’une double clef du domicile conjugal, j’ai pénétré dans l’asile de l’innocence, où j’espérais qu’on aurait mis le pot au feu; mais rien... la marmite renversée... pas de quoi faire un potage aux croûtons... Dans ma fureur, je fouille dans les armoires... Faute de légumes, je me jette sur les immeubles; mais madame Rossignol et mon héritier ont la funeste habitude de porter toute leur garde-robe sur eux. Je ne trouve que quelques assiettes écornées, quelques tasses fêlées, que, faute de mieux, j’allais prendre sous mon bras et aller étaler dans la rue en criant: Voilà le restant de la vente!... lorsqu’en fouillant dans le fond d’un vieux buffet je découvre cette boîte; je l’ouvre... ô bonheur! j’y trouve la seringue de madame Rossignol. Elle est superbe et presque neuve... il n’y a que cinq ans qu’elle s’en sert; j’ai laissé là toute la vaisselle, et m’en suis allé avec ce meuble précieux sous mon bras. J’allais le vendre pour déjeuner et dîner, quand je t’ai rencontré. Mon cher ami, il vaut mieux que tu profites du bon marché qu’un autre. D’ailleurs, tu veux faire un cadeau à ta sœur, à ta jeune amie, à la compagne de tes premiers ans, et que peux-tu lui offrir de mieux qu’une seringue? objet utile, meuble nécessaire, que l’on retrouve avec joie dans toutes les phases de la vie! Tu aurais donné à Manette quelque joujou, quelque colifichet qui ne l’aurait amusée qu’un moment; mais ceci!... quelle différence! elle ne s’en servira pas une fois sans penser à toi, sans donner un soupir à ce bon André, dont la générosité ne lui sera point stérile... Enfin, mon ami, en offrant ce présent, tu donnes une preuve de la maturité de ta raison, et tu peux être certain que le père le plus rigide n’y verra aucune tentative de séduction.

En finissant son discours, Rossignol ouvre la boîte et me fait admirer l’objet qu’elle renferme; cependant, malgré tous ses efforts pour me séduire, j’avoue que je regardais la seringue avec indifférence, et que cela ne me semblait pas devoir être un cadeau bien agréable à Manette.

—Eh bien! mon petit, tu ne dis rien? reprend Rossignol, vois comme c’est brillant!... comme c’est net!... Je ne t’offre pas de l’essayer, ça va tout seul... Tiens, comme c’est toi, et que notre connaissance s’étant faite dans l’atelier, je te regarde comme un artiste, tu auras le meuble pour cent sous, et la boîte par-dessus le marché... Hein? c’est pour rien... mais je t’aime parce que tu es gentil; et puis, je n’ai pas mangé depuis hier matin, et je sens que l’horloge a besoin d’être remontée.

—Vous n’avez pas mangé depuis hier? dis-je en tirant vivement ma bourse de ma poche. Oh! tenez... tenez, monsieur Rossignol, que ne disiez-vous cela plus tôt, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps.

Aussitôt je fouille dans ma bourse: à la vue de l’or qu’elle renferme, Rossignol semble frappé de stupéfaction; puis il se gratte l’oreille, renfonce son chapeau sur le côté, se pince plusieurs fois les lèvres et paraît réfléchir profondément. Je tiens à la main une pièce de cent sous que je lui présente en disant:—Prenez donc cela, monsieur Rossignol, et allez déjeuner; vous devez avoir bien faim.

Il me regarde avec attention, prend la pièce de cent sous, qu’il met dans sa poche, puis tire son mouchoir et le porte sur ses yeux en poussant un profond soupir.

—Oui, sans doute, j’ai faim, dit-il au bout d’un moment; mais, hélas!... je ne suis pas le seul!... Ah! mon cher petit André! vous dont le cœur paraît sensible, qu’auriez-vous fait... si vous aviez vu... ce que j’ai vu hier au soir?

—Qu’avez-vous donc vu? lui dis-je ému du ton pathétique qu’il vient de prendre et le voyant se frotter les yeux avec le coin de son mouchoir, comme s’il polissait de l’acajou.

—Mon ami, Paris est une ville bien dangereuse pour les cœurs sensibles!... on est souvent mis à de rudes épreuves. Heureux le Mécène qui peut répandre avec profusion ses magnificences depuis le rez-de-chaussée jusqu’au sixième étage, et dont l’œil découvre, sous l’habit râpé de l’infortune, le mérite et les talents aux prises avec le malheur et les punaises!...—Enfin, monsieur Rossignol?—Un instant, mon petit, nous arrivons: hier au soir, je revenais de battre quelques entrechats au salon de Flore; je chantais, suivant mon habitude, toujours gai et philosophe. J’allais faire un souper réparateur... Je n’avais pas eu le temps de dîner. J’avais encore trente-trois sous dans mon gousset, fruit de mon travail et de mes économies; tout à coup, au détour d’une rue, je suis arrêté par une voix douce... de ces voix qui percent les oreilles, et on me dit en s’interrompant à chaque minute pour se moucher: Homme sensible! prenez pitié de mon père, de ma tante, de mon frère et de moi!... Il y a huit jours que nous n’avons rien pris, et les huit jours d’auparavant, nous n’avons vécu que des chats qui errent sur nos toits. Je suis fille d’un artiste; mais le malheur s’attache aux talents.