—Fille d’un artiste! m’écriai-je: conduisez-moi sur-le-champ vers votre père. Tous les artistes sont frères; je lui dois secours et protection. A ces paroles, la jeune fille, belle comme l’étoile du matin quand il n’a pas plu dans la nuit, se saisit de ma main en s’écriant:—C’est la Providence qui vous a fait passer dans ce quartier-ci! Venez rendre toute une famille au bonheur! Aussitôt elle m’entraîne, je la suis dans une allée noire comme un four; nous montons sept étages d’un escalier tortueux, je me cogne plusieurs fois le nez contre la muraille... Mais on ne sent pas tout cela quand on va faire des heureux. Enfin, je pénètre dans leur domicile... Ah! mon petit André, quel tableau!...

Du malheur auguste victime...

Le père n’a point fait sa barbe depuis quinze jours; la tante a vendu jusqu’à ses jarretières; le petit frère se promène en chemise faute de culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet état!... Aussitôt je fouille à mon gousset, j’en tire les trente-trois sous qui me restent, je les dépose aux pieds du vieillard et je me jette dans l’escalier sans vouloir attendre qu’on m’éclaire.—Ah! vous avez bien fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres gens!...—Certainement!... J’aurais eu cent francs, je les aurais donnés tout de même; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour les tirer de peine!... Ce matin je suis allé les voir un moment: qu’ai-je appris!... Un propriétaire sans humanité va les mettre dans la rue, un créancier barbare va conduire le vieillard en prison, si aujourd’hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une famille sans asile!... Ah!... si j’étais riche, quel bonheur de les secourir!... Mais, hélas! je n’avais plus que cette seringue! et j’allais encore la partager avec eux.

En finissant ces mots, Rossignol se cache entièrement la figure avec son mouchoir, et pousse des gémissements comme s’il allait se trouver mal. Je me sens attendri; je me représente cette famille dans la misère, ce vieillard que l’on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me dis:—Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon cadeau, sur lequel d’ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas mieux employer cet argent à secourir des infortunés? Oui, oui, et, à ma place Manette en ferait autant.

Aussitôt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui justement la tendait vers moi.—Tenez, lui dis-je, prenez cet argent, c’est tout ce que je possède; mais j’espère que cela sera suffisant pour sauver ces malheureux.

—Sensible enfant! j’avais bien jugé ton cœur, s’écrie Rossignol en mettant l’argent dans sa poche et me glissant la boîte sous le bras. Tu fais là une action superbe!—Surtout n’en parlez pas à M. Dermilly.—Oh! sois tranquille, je n’en parlerai à personne. Ces choses-là doivent rester secrètes, ça en double la beauté. Adieu, mon petit André, je vole près du vieillard malheureux... Va porter ton présent à Manette, et regarde-moi comme ton ami.

Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!

Rossignol est parti comme un trait. Je reste là avec la seringue sous le bras. Irai-je l’offrir à Manette?... Non, il me semble que ce n’est pas un présent à faire à une jeune fille de douze ans. Ma sœur se moquera de moi si elle croit que je lui ai acheté cela, et je ne veux pas lui dire par quelle circonstance je m’en trouve possesseur. Décidément je ne la lui porterai point, et, puisque je n’ai plus d’argent, il est inutile que j’aille admirer les boutiques: retournons à l’hôtel.

Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrassé de ce meuble que je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchanté de ne trouver personne; mais sur mon carré, au moment où je vais entrer dans ma chambre, je me trouvé vis-à-vis de mademoiselle Lucile, qui sort de la sienne.

—Ah! vous voilà, André? vous avez été bien longtemps dehors; madame vous a fait demander. Qu’est-ce que vous tenez donc sous votre bras?—Oh! ce n’est rien, mademoiselle.—Vous avez fait des emplettes à ce qu’il me paraît? On a touché son trésor... Eh bien!, comme il se sauve! Pourquoi donc êtes-vous si pressé, monsieur André?—Je ne suis pas pressé... mais... je...—Il faut que je sache ce que vous avez achète; je suis curieuse d’abord: eh bien! André, est-ce qu’on ne peut pas voir cela?—Ce n’est pas bien intéressant, mademoiselle—Oh; comme il rougit! je gage que c’est un présent pour sa Manette, qu’il aime tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander qu’un enfant: cela n’a que douze ans, et cela veut déjà agir comme un homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre chambre que je ne sache ce que c’est... et plus vous y mettrez de mystère, plus j’aurai envie de le savoir.