Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n’y a pas moyen de lui échapper; elle s’empare de la boîte, l’ouvre, et part d’un éclat de rire qu’elle ne peut plus modérer.

—Que vois-je! ah! ah! ah! c’est trop drôle! Ah! ce pauvre André!... quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c’est qu’elle n’est pas neuve encore!... Et voilà ce que vous allez offrir à votre petite Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?

—Non, mademoiselle, non; elle n’est point malade... et ce n’est pas pour elle que j’ai acheté cela, dis-je avec un dépit qu’augmente encore la gaieté de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans partir d’un éclat de rire.

—Comment! c’est pour vous, André? Mais, mon ami, si vous aviez tant envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n’en manque pas à l’hôtel...

Je reprends ma boîte, et je rentre brusquement dans ma chambre, d’où j’entends encore rire mademoiselle Lucile.—Mon Dieu! si elle allait parler de cela! Mais madame m’a demandé, il faut descendre. Où vais-je mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends près de ma protectrice.

La maligne Lucile y est déjà, et au sourire que madame laisse échapper en me voyant, je ne doute plus qu’elle ne soit instruite. Mon embarras est au comble; mais madame est si bonne, qu’elle s’empresse, pour le faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lèvres pour ne pas éclater encore. Jamais je n’ai été si mal à mon aise... Est-ce donc là le fruit que l’on devrait retirer d’une bonne action? Ah! si l’on savait ce que j’ai fait! certainement on ne se moquerait pas de moi, mais on ne doit point dire ces choses-là.

Le lendemain de cet événement, pendant que je travaille dans ma chambre, j’entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile paraît devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux autour d’elle: sans doute elle cherche où j’ai placé mon emplette, mais je l’ai cachée sous mon lit.

Mademoiselle Lucile vient à moi d’un air mystérieux:—Mon petit André, il faut que vous me rendiez un service.—Un service! mademoiselle... Oh! parlez, tout ce qui dépendra de moi...—Je connais votre obligeance, et je suis bien sûre que vous ne me refuserez pas. D’ailleurs ce sont de ces services que l’on se rend réciproquement entre amis.—Qu’est-ce donc, mademoiselle?—Vous devez avoir de l’argent, André; car vous m’avez encore dit dernièrement que vous amassiez pour faire un présent à votre bonne amie Manette... et, à coup sûr, vous n’avez pas tout dépensé en seringue...

Mademoiselle Lucile recommence à rire comme hier; moi, je deviens rouge et embarrassé: je m’aperçois d’ailleurs qu’elle m’examine avec attention; je balbutie enfin:—Pourquoi cela, mademoiselle?

—C’est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c’est un peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prêter, André, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera pas?—Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...—Eh bien! mais... parlez donc?...—Je ne peux pas...—Vous ne pouvez pas?.... Comment, monsieur André, vous n’avez pas assez de confiance en moi pour me prêter cette somme?... Ah! fi! monsieur, c’est mal d’être aussi méfiant!—Ah! mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j’avais de l’argent, tout serait à votre service...—Si vous en aviez!... quoi!... vous n’en avez plus?—Non, mademoiselle, je l’ai dépensé...—Dépensé... Vous avez donc fait un beau cadeau à votre sœur?...