Je prononce bien bas:—Oui, mademoiselle... il m’en coûte de mentir; mais dire que j’ai tout donné pour les malheureux, cela serait ôter le mérite du bienfait; d’ailleurs Rossignol m’a recommandé le secret. Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l’entends murmurer:—Ce n’est pas clair... Il y a quelque chose là-dessous... je le découvrirai. Et elle s’éloigne en me disant:—Adieu, monsieur André; je n’aurais pas cru que vous eussiez déjà des secrets.

Au bout de quelque temps, je m’aperçois qu’on veut s’assurer où je vais quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s’informe si je suis allé ailleurs; il me semble enfin que l’on surveille ma conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu’on connaisse mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre ne me témoigne plus la même amitié, il règne maintenant dans ses discours quelque chose d’ironique, et souvent je l’aperçois à l’instant où je l’attends le moins, qui semble me guetter et vouloir épier mes moindres actions.

Grâce à la générosité de madame, je pourrai bientôt faire à Manette ce présent projeté depuis si longtemps. Je n’ai pas vu Rossignol; il est vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n’ai pas été depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis, car il y a bientôt quatre mois que j’ai donné tout ce que j’avais. J’attends avec impatience ce moment pour réaliser enfin mon projet.

Mais Rossignol n’avait point, comme on le pense bien, été porter à des infortunés l’argent qu’il avait reçu de moi, et mes économies avaient servi au beau modèle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes et mener ses conquêtes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol n’avait possédé plus d’un louis à la fois; quand il se vit deux cents francs dans la poche, il se crut électeur du grand collège. Cependant, s’étant un peu calmé, il commença par examiner ses vêtements: son habit, couvert de taches d’huile, ne convenait plus à un richard; il en avait un autre dans un certain endroit, où on le lui rendit moyennant quinze francs; Rossignol fit ensuite l’emplette d’une paire d’escarpins enjolivés de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu’il mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent étalés avec art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutôt appartenir à un serrurier qu’à un milord.

Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait plus que sept louis. Il sentit qu’il était temps de s’arrêter, et qu’il ne fallait pas mettre tout à sa toilette. Son pantalon, serré par le bas, avait reçu des accrocs qui avaient nécessité quelques reprises, lesquelles n’étaient point perdues; mais, en examinant cette partie de son vêtement, Rossignol se disait:—Ce ne sera pas sur les reprises que les belles attacheront leurs regards. Son gilet à larges raies était usé du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet à châle; son chapeau était la partie la plus maltraitée de son costume, mais il pensa qu’en le posant un peu plus de côté, ce qui devait ajouter à l’expression agaçante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les bords étaient usés et que le fond ne tenait plus.

Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la capitale d’homme qui puisse lui être comparé pour la tournure, les formes et l’élégance; d’une main faisant tourner sa grosse canne, de l’autre faisant sonner ses écus, et le menton enfoncé dans le foulard qui lui monte jusqu’à la bouche, il se lance dans les plaisirs, mène ses belles à l’Ile d’Amour et à Kokoli, et devient pendant trois semaines l’homme à bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.

Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu’on tranche du grand seigneur. Rossignol vient de dépenser son dernier écu, et il voit avec effroi le moment où il faudra aller poser pendant huit heures pour cent sous, ce qui est beaucoup moins agréable que de valser ou de danser la course. Quand on a pendant trois semaines vécu dans les plaisirs, le travail semble encore plus pénible; d’ailleurs Rossignol a toujours été paresseux. Il reporte son habit en dépôt, et avec le produit prolonge encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dépensé, il n’a plus rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu’il a pris à sa femme le meuble utile qu’elle avait cru à l’abri de sa rapacité, madame Rossignol ne laisse chez elle aucun objet dont son époux puisse tirer parti.

Il faut donc se décider à faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le souvenir de ses plaisirs passés trouble le modèle, et ne lui permet plus de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillité, et Rossignol dit qu’il a des inquiétudes dans les jambes quand la pensée de la vie délicieuse qu’il a menée lui arrache un mouvement de dépit.

Un beau jour, tout en faisant Antinoüs, Rossignol pense à moi, et songe qu’en mettant de nouveau mon bon cœur et mon inexpérience à contribution, il lui sera facile d’avoir de l’argent. Cette idée est un trait de lumière, il s’étonne de ne l’avoir pas eue plus tôt; et, au sortir de sa séance, il court se placer en faction devant la porte de M. Dermilly; mais il m’attend en vain pendant plusieurs jours, car M. Dermilly n’est pas à Paris.

Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il réfléchit à ma confiance, à mon humanité, plus je lui semble un trésor dans lequel il pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que je possédais lui faisant présumer que j’ai beaucoup d’argent à ma disposition.