Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que j’étais chez M. le comte de Francornard, où l’on me comblait de bontés. Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en demandant M. le comte de Francornard, et parvient à savoir où est situé son hôtel.

Aussitôt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d’huile; il frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus, pose son chapeau sur l’oreille gauche, se fait deux boucles sur l’œil droit, et, la canne à la main, le bras gauche arrondi, s’achemine d’un air fier et insolent vers l’hôtel de M. le comte, marchant sur la pointe du pied, et choisissant les pavés comme s’il avait peur de gâter sa toilette.

Arrivé dans la cour de l’hôtel, le concierge l’arrête:—Où allez-vous, monsieur?... Rossignol répond d’un air résolu:—Chez mon ami... Et il veut passer. Mais comme sa tournure n’inspire pas de confiance au concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage à Rossignol en lui disant:—Un moment donc, monsieur! Et quel est votre ami? On n’entre pas comme cela dans l’hôtel de monsieur le comte.—Mon ami, c’est le jeune André, le fils adoptif de M. le comte.—Le fils adoptif...—Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.—Le petit Francornard?...—Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez pas?...—M. le comte n’a pas de fils, il n’a qu’une fille.—Eh! sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l’ai encore vu, il n’y a pas quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d’ici.... un jeune homme de douze ans à peu près, qui paraît déjà en avoir quatorze.—Ah! c’est le petit André, le protégé de madame, que vous demandez?...—Eh! qu’il soit le protégé de madame ou de monsieur, qu’est-ce que ça fait, tout cela?... Il loge ici, n’est-ce pas?—Oui, oui, je vous comprends maintenant.—C’est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je serai bien aise de lui parler en particulier.—Tenez, prenez ce vestibule au fond, puis tournez à gauche, le second escalier...—C’est bon, c’est bon.

Et Rossignol s’avance en disant:—Ces drôles-là, font-ils leurs embarras! il semble qu’on entre chez le roi de Maroc.

Arrivé sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant plus d’aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse plusieurs pièces, admirant la beauté des tentures et des draperies, et se dit en avançant:—Sacredié! mon petit bonhomme est bien logé; j’ai là une connaissance qu’il fait bon de soigner, c’est un véritable lingot que j’ai trouvé là.

Des laquais qui bâillent en attendant les ordres de leur maître demandent à Rossignol où il va; et celui-ci, sans se déconcerter, répond fièrement:—Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise; mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes, ceux-ci, qui auraient repoussé un pauvre homme humble et timide, laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l’appartement où, suivant son habitude, M. de Francornard était en conférence avec son intendant et son cuisinier.

Le laquais de garde devant la porte demande à Rossignol son nom. Celui-ci dit au valet:—Pourquoi faire?—Pour vous annoncer.—Est-ce que je ne m’annoncerai pas bien moi-même?—Ce n’est pas l’usage.—Ah! f...! que de façons pour parler à ce petit drôle!... Eh bien! annonce Rossignol, premier homme de l’Europe pour les torses.

Le valet se fait répéter deux fois cette phrase; et va enfin la rapporter à M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde Champagne et son cuisinier en murmurant:—Rossignol... le premier pour les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...—Ma foi! non, monsieur... Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce pas quelque nouvelle sauce qu’on vient d’inventer?—Qu’en dites-vous monsieur le chef?...—Monsieur le comte, je crois que c’est une nouvelle manière pour accommoder les têtes de veau.—Ah! diable!... ceci est fort intéressant; cet homme-là sera venu à mon hôtel sur le bruit de mes connaissances culinaires et sur la réputation de mes dîners... Faites entrer M. Rossignol, je serai charmé de le voir.

Pendant ce colloque, le beau modèle impatienté de faire antichambre, frappait avec force de son bâton sur le parquet, tout en chantant avec roulades:

Ah! que je fus bien inspiré
Quand je te reçus dans ma cour!