Enfin le valet revient lui dire:—Vous pouvez entrer, monsieur Rossignol.—Ce n’est pas sans peine, dit celui-ci; et il pénètre dans le cabinet de M. le comte, où il fait son entrée en donnant un violent coup de canne sur la tête de César qui était venu sauter après lui, et qu’il chasse en criant:—Allez coucher, coquin!... Ce misérable chien qui vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!
Cette entrée ne prévient pas M. le comte en faveur de l’étranger, et Champagne, considérant l’habit de M. Rossignol, ne peut s’empêcher de sourire de la crainte que celui-ci témoignait que le chien ne mit ses pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connaît une nouvelle manière d’accommoder les têtes de veau mérite des considérations particulières, on pardonne à celui-ci son originalité; et M. le comte lui fait signe de s’asseoir; ce que Rossignol fait, après s’être dit:—Il paraît que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je suis peut-être avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir que je sais ce que c’est que la bonne société.
Et pour commencer à montrer son usage du monde, Rossignol continue de faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considérant le comte, dit à demi-voix:—En voilà un qui ne posera jamais dans les Apollons... mais ça ferait un joli petit cyclope.
—Mon ami, qui vous a envoyé vers moi? dit M. de Francornard à Rossignol.—Personne ne m’a envoyé; je suis venu de moi-même et parce que cela me convenait...—J’entends, vous avez entendu parler de mes dîners, et vous avez voulu m’offrir vos services pour le premier que je donnerai.—Vos dîners!... que la peste m’étouffe si on m’en a jamais parlé! mais c’est égal, si ça peut vous être agréable, j’en tâterai avec plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.—Il en tâtera!... dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu’il m’en fera goûter. Il faut que cet homme-là ait un grand talent, car il paraît bien sûr de son affaire.—C’est ce que je pense aussi, monsieur le comte.
—Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?—Eh parbleu! c’est le petit que j’ai rencontré il y a quelque temps...—Le petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?—Je ne sais pas s’il est dans vos cuisines, mais ça ne m’étonnerait pas, car je l’ai trouvé bien engraissé.—Oui... oui, dit le chef à son maître; c’est mon petit marmiton qui lui aura donné l’adresse de monsieur le comte.
—Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents à l’épreuve.—Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s’il travaille en amateur?—Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le chef vous dira comment je discute mes trois services.—Les trois services?... Je n’ai jamais posé là-dedans...—Votre tête forme-t-elle comme cela un volume considérable? peut-on se mettre quatre ou six après?...—Ma tête!... Est-ce que c’est de ma tête que vous avez envie?—Sans doute.—Ah! c’est qu’ordinairement on ne me prend que pour le corps.—Comment! vous faites le corps aussi?...—Je crois bien! c’est mon triomphe!... Mais c’est égal, si ma tête vous paraît jolie pour l’antique, je suis à vous à raison de cent sous par séance.—Cent sous!... dit M. le comte en regardant tour à tour Champagne et son chef. Ce n’est, ma foi! pas cher!—Aussi cela pourrait bien être mauvais, dit tout bas le cuisinier.
—Et vous m’assurez, monsieur Rossignol, que j’aurais une bonne tête de veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modèle se lève brusquement, et enfonce avec colère son chapeau sur son front en s’écriant:—Qu’appelez-vous tête de veau!... il vous sied bien, misérable modèle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on fait tous les jours des Jupiter et des Achille!
—Qu’est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effrayé du mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de nouveau aboyer César, tandis que le modèle lève son bâton sur le chien et semblé le défier.—Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi êtes-vous venu ici?—A coup sûr, ce n’est pas pour vous!—Est-ce que vous ne venez pas m’offrir vos talents pour accommoder les têtes de veau d’une nouvelle façon?—Ah! pour le coup... voilà une bonne bêtise!... Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme ça?...—Que voulez-vous enfin? s’écrie le comte avec colère.—Eh! morbleu! je veux voir André, mon ami, mon ancien collègue chez M. Dermilly, un enfant que j’aime et que vous élevez gratis; c’est pour lui parler que je suis venu.—Comment, drôle! et vous avez l’audace de vous présenter chez moi, de pénétrer dans mon cabinet!...—Est-ce que je savais que c’était votre cabinet?... quand je vous dis que c’est André que je cherche...—L’impertinent! et se permettre de battre César!... Ah! vous êtes l’ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses amis....—Plus gentils que vous, j’espère, mauvais Belisaire manqué!—Voyez un peu à quoi madame la comtesse m’expose en donnant asile à des misérables... Lafleur, Jasmin!... qu’on mette ce drôle à la porte!... Qu’on le jette par la fenêtre s’il fait encore l’insolent!
—Qu’est-ce à dire? s’écrie Rossignol en faisant taire le tourniquet à son bâton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez se changer en coloquinte!... Et toi, méchant borgne, prends garde que je ne t’envoie figurer au café des Aveugles.
M. le comte crie en se retranchant derrière Champagne, et le cuisinier; César court de nouveau sur Rossignol, qui d’un coup de bâton l’étend à ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fière de Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de le regarder s’éloigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s’y trouve en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s’informer de la cause du tapage que l’on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu’il veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s’est passé et le motif qui l’amène à l’hôtel. Lucile l’examine avec attention; cependant elle lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y arrive sans se tromper.