J’étais à étudier; j’entends quelqu’un entrer brusquement, et je vois Rossignol qui s’écrie en m’apercevant:—Ah! mille Romains!... ce n’est pas sans peine qu’on arrive jusqu’à toi, mon petit André!...—Comment! c’est vous, monsieur Rossignol?—Oui, c’est moi, qui pour te voir ai soutenu un combat contre cinq ou six escogriffes, commandés par un invalide.—Un combat?...—Mais je te conterai cela un autre jour; je te trouve, et c’est l’essentiel.—Et ce malheureux vieillard dont vous m’avez parlé?... et ses enfants?—Oh! mon garçon! toute la famille te bénit et te nomme son ange tutélaire! Ah! si tu avais vu le tableau de leur ivresse quand je leur ai porté tes dons! Ah! Dieu!... Tiens, quand je pense à cela... je ne sais plus où j’en suis.—Ils sont heureux: ne parlons plus de cela, monsieur Rossignol.—Non, tu as raison: occupons-nous de ceux pour lesquels je suis venu. André, mon ami, tu as toujours le cœur aussi bon, aussi sensible?—Je suis toujours le même, monsieur Rossignol; pourquoi cela?—Aimable enfant de la nature! il n’est pas changé! Dis-moi, as-tu de l’argent?—Mais... oui... un peu...—Eh bien! je veux de nouveau te faire goûter cette jouissance des âmes bienfaisantes qui répandent autour d’elles l’abondance... et, semblables à ces météores... à ces météores qui...—Qu’est-ce que vous voulez dire, monsieur Rossignol?—Je veux dire que j’ai découvert dans mes courses quatre autres familles malheureuses que tu peux encore rendre au bonheur: avec deux louis par famille tu en seras quitte, et tu sauveras des infortunés du désespoir. Eh bien! André, tu hésites, mon ami? Ton cœur se serait-il endurci à la cuisine de M. le comte? Si tu savais!... il y a une malheureuse mère, jeune encore, qui reste veuve avec quatorze enfants sur les bras.... Ah! Dieu! si j’étais à ta place, je ne balancerais pas... Mais, hélas! ce que je gagne suffit à peine pour soutenir mon épouse et mon jeune fils.—Mais, monsieur Rossignol, c’est que je voulais faire un présent à Manette.—Encore! mais il me semble que tu lui as donné, il n’y a pas longtemps, quelque chose d’assez gentil; il ne faut pas, mon petit bonhomme, se ruiner en cadeaux avec les femmes... Mauvaise habitude dont je veux te corriger.—Mais je n’ai que quatre louis maintenant...—Eh bien! donne-les-moi toujours, nous remettrons les deux autres familles au mois prochain. Oh! elles attendront; je te promets qu’elles ne voudront pas avoir d’autres bienfaiteurs que toi.

Je ne suis pas bien déterminé à donner encore tout ce que je possède; je ne sais quel pressentiment m’arrête. Mais Rossignol, qui voit que je balance, redouble ses sollicitations: il me parle d’une mère aveugle, de père paralytique... Je suis ému, je tire mes épargnes de mon secrétaire... elles vont passer dans les mains de Rossignol, qui déjà les dévore des yeux... lorsque Lucile paraît tout à coup, et vient se placer entre moi et le beau modèle.

A sa vue je reste interdit, comme si j’allais faire quelque chose de mal, tandis que Rossignol, fort contrarié de l’arrivée de la jeune femme de chambre, tâche de cacher sa mauvaise humeur et de prendre un air de bonhomie qui ne va pas à sa physionomie.

Lucile, qui depuis longtemps surveillait mes actions, avait été fort intriguée en voyant un homme comme Rossignol me demander, en se disant mon ami intime. Elle l’avait laissé parvenir jusqu’à moi, et, placée à l’entrée de ma porte, avait écouté toute notre conversation.

En entrant, son premier mouvement est de me prendre la main, qu’elle presse tendrement dans les siennes; puis se tournant vers Rossignol:—Monsieur, lui dit-elle, savez-vous qu’il n’est pas bien d’abuser ainsi de la confiance, de la sensibilité de cet enfant pour lui prendre le fruit de ses économies?...

Rossignol se pince les lèvres et baisse les yeux, puis prononce d’une voix fêlée:—Je suis envoyé vers mon ami par une bande d’infortunés qui connaît son âme et ses moyens, et je ne pensais pas faire mal en encourageant le petit à la bienfaisance.

—Non, sans doute, monsieur, ce n’est point mal de donner aux malheureux, et André est maître de son argent; mais encore faut-il savoir placer ses bienfaits; en croyant être humain, on est dupe quelquefois, et les épargnes de cet enfant ne doivent point servir à encourager le vice et la paresse.

A ces mots, Rossignol reprend son air tapageur, et dit à Lucile d’un ton insolent:—Que signifient ces insinuations?

—Cela signifie, monsieur, que vous avez déjà mangé l’argent d’André, auquel vous avez eu l’effronterie de donner en échange une vieille seringue...—Elle était neuve... je vais vous l’essayer si vous en doutez...—Vous venez encore aujourd’hui dans l’espoir de lui soutirer ce qu’il a amassé depuis...—Mademoiselle! je vous prie de le prendre plus bas...—Je le prendrai aussi haut que cela me plaira, et si vous faites l’impertinent, je vous ferai chasser de l’hôtel, où je vous défends dès à présent de remettre les pieds. Il vous sied bien de faire encore l’insolent après toutes les sottises que vous venez de commettre chez M. le comte—Tiens... voilà grand’chose! parce que j’ai cassé une patte à un vieux chien qui voulait salir mon habit... D’ailleurs, est-ce qu’il n’a pas assez de trois pattes pour courir après son maître qui n’a qu’un œil?—Si vous n’avez point avancé de mensonges à André, donnez-moi sur-le-champ l’adresse des malheureux pour lesquels vous veniez l’implorer. Madame la comtesse est bienfaisante: c’est elle qui se chargera de les secourir.—Ah! laissez-moi tranquille avec votre comte et votre comtesse.—Vous le voyez, vous ne pouvez pas répondre à cela. Allez, monsieur, votre conduite est bien vile! Sortez, et ne vous avisez plus de vous présenter ici.—C’est bon, mademoiselle du tablier... Ça prend déjà le ton de ses maîtres... Je sors parce que ça me fait plaisir. André, je ne t’en veux pas... Nous nous reverrons... Adieu, la domestique!

Rossignol fait la grimace à Lucile, puis s’éloigne en se dandinant et en fredonnant: