Enfant chéri des dames...
—Hom! le mauvais sujet! dit Lucile en le regardant s’éloigner; elle revient vers moi, me prend dans ses bras, m’embrasse tendrement... c’était la première fois que cela lui arrivait; j’en suis encore ému, et je regarde mademoiselle Lucile, qui paraît prête à pleurer.
—Qu’avez-vous donc? lui dis-je.—Ah! que tu es bon, cher André!... et j’avais pu te soupçonner... te croire des défauts! Oh! non, je ne le croyais pas; mais je savais bien qu’il y avait du mystère; j’avais juré de le découvrir... Ah! je le sais maintenant... courons bien vite le dire à madame... Ah! que je suis contente!...
Lucile me quitte vivement. Bientôt ma protectrice me fait demander, elle paraît attendrie en me voyant. M. Dermilly, qui vient d’arriver, me presse aussi dans ses bras, et mademoiselle Adolphine m’appelle son bon André. Qu’ont-ils donc tous? et qu’ai-je fait de si extraordinaire? On me prie de raconter tout ce qui s’est passé entre moi et Rossignol; la bonne Caroline me force d’accepter une somme égale à celle que j’ai cru donner à des malheureux. Enfin, c’est à qui me fêtera, me complimentera, en me recommandant de ne plus être aussi confiant à l’avenir.
Après cet événement, madame la comtesse me témoigna encore plus d’intérêt et Lucile d’amitié; M. le comte, au contraire, me fit fort mauvaise mine, ne me pardonnant pas la cause de l’accident arrivé à César.
CHAPITRE XVI
MON CŒUR COMMENCE A PARLER.
Grâce à la générosité de ma bienfaitrice, je puis être doublement heureux: j’enverrai en Savoie une somme égale à celle que j’ai donnée à Rossignol, et je ferai un cadeau à ma sœur. Mais, cette fois, je veux consulter Lucile; je la prierai même de se charger de faire pour moi cette emplette.
La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui témoigne, m’achète une jolie petite montre d’or: et cela coûte bien moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel plaisir cela va faire à Manette! Lucile m’examine avec attention toutes les fois que je parle de ma sœur...—Vous l’aimez bien, me dit-elle, cette petite Manette?...—Oh! oui, mademoiselle, je la chéris comme si j’étais son frère.—Quel âge a-t-elle?—Le même âge que moi, bientôt treize ans.—Est-elle jolie?...—Tout le monde le trouve, mademoiselle!—Et vous, André, le trouvez-vous aussi?—Je la sais bonne, douce, aimante! je n’ai pas encore pensé à regarder si elle est jolie... mais on ne peut pas être laide quand on a si bon cœur.—Ah! vous croyez cela, monsieur André? Je serais bien curieuse de la voir. Pourquoi ne vient-elle jamais à l’hôtel?—Ah! mademoiselle, elle n’oserait pas, ni le père Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que j’aille chez eux.—Et que fait-elle, votre Manette...—Elle coud... elle s’occupe de son ménage... Oh! elle s’entend déjà très bien à conduire une maison...—Vraiment?... Oh! je vois que c’est un petit prodige...
Mademoiselle Lucile dit cela d’un ton singulier: on croirait qu’elle est fâchée des éloges que je fais de ma sœur; si elle la connaissait, je suis bien sûr qu’elle l’aimerait comme moi. Je me hâte de me rendre chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma sœur a depuis quelque temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n’est plus aussi familière avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me tutoyer et de m’appeler monsieur André. Quand je lui fais la guerre sur le changement de ses manières, Manette rougit, me regarde tendrement, et me répond qu’elle n’en sait pas elle-même la cause; mais elle me jure qu’elle m’aime toujours autant, et je suis bien sûr qu’elle dit la vérité.
Le présent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache la montre à son cou en disant: