—Je n’ose lui dire que nous serons peut-être plusieurs mois éloignés de Paris.

—Voyez-vous! reprend-elle, voilà le commencement: nous serons longtemps sans le voir... Il s’y habituera, puis il ne viendra plus que rarement. Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes dames!... J’aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et vous voir comme autrefois.—Ça ne se peut pas, ma fille, dit le bon Auvergnat; André sait maintenant tout plein de belles choses; il s’ennuierait avec nous, qui ne savons rien.—Oh! ne croyez pas cela, père Bernard!...—Eh! morgué! je ne t’en voudrais pas pour ça, mon garçon... C’est tout naturel! quand on apprend à être savant, ce n’est pas pour vivre en commissionnaire.—Et si j’apprenais à être savante, moi, mon père?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et faites-moi de bonne soupe: voilà ce qu’il faut que vous sachiez, vous.

En arrivant à l’hôtel, j’apprends de Lucile que c’est dans huit jours que nous partons pour la terre de madame.

—Vous verrez, André, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous amuserons! et là, point de M. le comte, ni de César; point de M. Champagne qui m’étourdisse de ses compliments!... Nous n’emmènerons que Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinière. Il y a là-bas un concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous ferai voir tous les environs.

Mademoiselle Lucile paraît enchantée de notre départ; je m’en ferais aussi une fête si je n’éprouvais du regret de m’éloigner de mes bons amis, car, à Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son œil avec colère, et murmure, assez haut pour que je l’entende:

—Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu’on a estropié César! et il faut que je nourrisse pour cela un misérable mendiant!

Ces paroles me font toujours monter le rouge à la figure. Je me rappelle alors mon père malade, blessé et mourant des suites de son zèle pour le service de M. le comte; quelquefois je suis prêt à lui répondre, mais le souvenir de ma protectrice arrête les mots sur mes lèvres. Je me tais, je m’éloigne en soupirant:

—Quoi! Cet homme-là est le mari de l’aimable Caroline, le père d’Adolphine!

La veille de notre départ je vais faire mes adieux à ma sœur.

—Combien je vais m’ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera long!... Je regarderai bien souvent à ma montre, et à toutes les heures je songerai à toi.