Bonne Manette! si elle savait que nous devons être plusieurs mois absents! Je l’embrasse tendrement; j’ai tant de plaisir à la presser dans mes bras!... et cela ne me fait pas le même effet que le baiser que j’ai reçu de mademoiselle Lucile. Près de ma sœur, je ne me sens ni troublé, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc étais-je si ému après avoir embrassé la jeune femme de chambre? A coup sûr, j’aime mieux ma sœur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!... oh! pour celle-là, je l’aime encore différemment, quelquefois même je crois que je ne l’aime pas, car je deviens gêné, embarrassé auprès d’elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste à ses côtés sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me semble que, plus je grandis, et plus je deviens bête; il n’y a qu’auprès de Manette que je me trouve aussi à mon aise qu’autrefois.

Le jour du départ est arrivé; je monte en voiture avec madame la comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre voiture chargée de malles et de cartons. Que ce voyage va être agréable! je suis assis en face d’Adolphine; il me semble cependant que j’aimerais mieux être autrement placé. Je tiens continuellement mes yeux baissés; je n’ose les lever sur l’aimable enfant qui est devant moi; je n’ose point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma main à la portière de crainte d’effleurer la sienne; et, ce qui redouble mon embarras, c’est qu’il me semble que tout le monde devine ce qui se passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-même.

—Tu ne dis rien, André, me dit l’aimable Caroline; est-ce que tu n’es pas content de venir avec nous?

—Oh! pardonnez-moi, madame...

—Je te trouve l’air tout chagrin.

—J’en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. André pense à sa petite Manette!... Il soupire après elle!...

Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas à Manette. Mais madame sourit en me disant:

—Tu n’en auras que plus de plaisir à la revoir.

Sans doute, j’aurai beaucoup de plaisir à revoir ma sœur; mais madame et Lucile sont dans l’erreur, ce n’est point son souvenir qui m’empêche de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.

La fille de ma bienfaitrice touche à sa dixième année; sa taille commence à se développer, ses traits prennent du caractère. Ses yeux sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus doux; ses manières acquièrent de la grâce, son esprit et son jugement s’annoncent avec avantage. Elle ne joue plus à la poupée; la musique, le dessin sont maintenant ses plus chères récréations; mais sa bonté pour les malheureux est toujours la même. Et son passage de l’enfance à l’adolescence ne s’annonce ni par la coquetterie, ni par la prétention de montrer ses jeunes talents.