Je vois tout cela en la regardant du coin de l’œil, lorsque je pense qu’on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d’Adolphine, je baisse aussitôt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens de la douceur et de l’amitié.
La terre de madame est située dans les environs de Fontainebleau. Nous roulons jusqu’à six heures du soir; alors la voiture entre dans une superbe maison qui s’avance sur le bord de la route. Nous entrons dans une vaste cour fermée par un mur à grille. Le concierge accourt; bientôt arrivent le jardinier et sa femme.
—C’est madame! répètent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir briller dans leurs yeux.
En un moment, le bruit de l’arrivée de madame la comtesse se répand dans les environs; nous ne sommes pas encore entrés dans l’intérieur de la maison, et déjà une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes mères, accourent témoigner à la bonne Caroline le bonheur que leur fait éprouver son arrivée; partout où elle a passé on la chérit, car partout elle marque sa présence par des bienfaits.
Quelle touchante réception lui font les habitants de l’endroit! Ce n’est point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans tirent des pétards par ordre de l’intendant en poussant quelques cris d’allégresse que démentent leurs visages; ce n’est point une suzeraine qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et écoute en bâillant la harangue d’usage; c’est une femme bienfaisante qui n’emploie sa fortune qu’à secourir les indigents, à faire des heureux. La gaieté que cause son retour est franche, naturelle; c’est une mère qui revient au milieu de ses enfants.
La joie des paysans est d’autant plus vive que, l’année précédente, madame la comtesse, retenue à Paris par divers motifs, n’a pu se rendre à sa terre. Elle répond avec amitié à tous ceux qui l’entourent; elle les fait connaître à sa fille en lui disant tout bas:
—Tu vois, ma chère Adolphine, comme ces bonnes gens m’aiment; et je n’ai cependant fait que veiller sur leurs intérêts en aidant les pauvres, en récompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour cela que faire le bien soi-même... En passant par trop de mains, le bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.
—Et M. le comte, dis-je tout bas à Lucile, est-il reçu comme cela?
—Ah! c’est bien différent!... On lui tire des pétards, des coups de fusil; on lui fait des compliments; c’est Champagne qui ordonne tout cela d’avance. M. de Francornard fait mordre par César ceux qui n’ont pas l’air content de son arrivée.
Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis mon aimable conductrice.