Madame la comtesse ne répond rien; Adolphine est triste parce que je ne suis pas là, et que la figure de monsieur son père comprime sa gaieté ordinaire.

Pendant qu’on est à table, je quitte ma chambre, où je me tenais renfermé depuis l’arrivée du comte. Bien certain maintenant que je ne le rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m’y promener quelques moments. Je commence à réfléchir; ma raison se forme; à quatorze ans et demi je connais déjà le charme d’une douce rêverie: l’image d’Adolphine me fait tendrement soupirer... C’est le premier amour qui nous porte à préférer la solitude aux jeux qui nous charmaient; c’est en aimant que l’on cesse d’être enfant, que l’on commence à se bercer d’espérances; quand l’âge vient et que l’amour nous quitte, on change l’espérance en souvenirs.

J’ai suivi au hasard une des allées du jardin; je marche lentement, je suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner à Paris. Tout à coup une voix qui m’est bien connue fait entendre ces mots:

—Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fâcher!

C’est Lucile que je viens d’entendre; la voix part d’un bosquet dont je suis séparé par un buisson de lilas. Je m’avance; j’éprouve le désir de savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J’écarte doucement le feuillage, et j’aperçois M. Champagne assis sur un banc de gazon, près de Lucile, qui s’occupe a festonner, et s’arrête de temps à autre pour repousser M. l’intendant, qui regarde son ouvrage de trop près.

Je ne sais pourquoi je n’aime point ce Champagne; à Paris il est sans cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le joli cœur, se croit adorable, s’écoute parler et se regarde avec complaisance. Que fait-il là près de Lucile, dans ce bosquet? Cela m’inquiète, et je ne résiste pas au désir d’écouter ce qu’il lui dit.

—Vous êtes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d’honneur! c’est comme je vous le dis!...

—Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n’a pas besoin de vous?

—Non, non!... il est à table, et vous savez qu’il aime à y rester longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...

—Je croyais que vous aviez ordonné une fête?