«Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui!» s'écrie Jean désespéré; et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.

Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lève, ne sait ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pipé dont il se sert habituellement, il la prend avec colère et la brise à ses pieds.

CHAPITRE XVIII.

JEAN EST AMOUREUX.

Bellequeue était allé voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le soin qu'il avait mis à bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue ne doute plus que son filleul soit en effet très-amoureux. «Vous voyez,» dit-il, «quelle bonne idée, j'ai eue de songer à ce mariage. Jean va devenir un homme charmant?—Il l'était déjà.—Oui, mais il le sera davantage. Il se plaira bien plus en société. Déjà j'ai cru voir qu'il négligeait le billard, les cafés, les guinguettes.—C'est ce qu'il me semble aussi.—Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra galant!—Ça me surprendrait!—Pourquoi donc? mademoiselle Adélaïde a dit en secret à son père et à sa mère, qui me l'ont redit, qu'elle voulait avant peu voir son futur à ses pieds.—Je ne veux pas non plus qu'elle fasse trop soupirer ce cher enfant....—Soyez donc tranquille! vous savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-là....—Beaucoup trop vite même.—Il n'y a plus que trois semaines d'ici à l'époque fixée par la belle fiancée... ce temps passera en œillades, en serremens de mains, en soupirs... C'est si gentil le temps où l'on se fait la cour! Ah! ma chère commère, ça n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens qui assurent que c'en est le soleil.»

Bellequeue retourne chez lui en songeant déjà à la toilette qu'il fera le jour des noces de Jean, où il se propose bien de danser encore, et en rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche à se rappeler quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.

Mademoiselle Rose regarde son maître d'un air malin, et lui demande ce qu'il fait là. «Je cherche à me rappeler un petit pas pour le jour de la noce de Jean.—Ah!... c'est donc bientôt la noce?—Dans trois semaines...—Alors vous avez le temps de foire vos battemens!—Pas trop; on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien avancer l'époque...—Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle Chopard?—Oui, ma chère... amoureux au point que ça le change... que ça le rend mélancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette extraordinaire... Sa mère croit même... cependant elle ne me l'a pas assuré, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... Ça te fait rire?—Oh! ce n'est pas de ça, c'est une idée qui me passait.—Oh! tu es vexée de voir que les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu prétendais que ce mariage n'était pas assorti...—Moi, oh! je vous assure que je ne suis nullement contrariée... Qu'est-ce que cela peut me faire?...—Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons, je vais me rendre chez mon tailleur.—Pourquoi donc faire?—Pour lui commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonné par en bas, pour la noce de Jean.—Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un peu avant de commander votre pantalon collant.—Pourquoi cela?—Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?—Ah! friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas Adélaïde Chopard... Je vais commander mon pantalon.»

Après avoir cassé sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au hasard, n'ayant pas de but déterminé, et tout occupé de sa visite du matin chez madame Dorville.

«Elle ne m'a pas dit de revenir;» se dit Jean en soupirant. «Ah! sans doute ma société ne lui plaît pas... Ai-je fait assez de sottises chez elle!... Quelle singulière chose... je voulais avoir de l'assurance... je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sûr que je faisais des grimaces épouvantables en voulant me donner un air posé. Mes yeux seuls... Ah! je savais bien où les porter... Elle m'a semblé encore plus jolie ce matin que la dernière fois... Et cependant elle ne m'a pas souri aussi souvent... Il y avait dans ses manières quelque chose de froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais du plaisir à l'entendre, même si elle me grondait... Mon Dieu... que je suis bête!... toujours penser à cette dame que je ne reverrai plus maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons à autre chose... A quoi bon m'occuper de quelqu'un que je connais à peine... d'une femme... coquette... Sans doute elle se sera moquée de moi avec ses connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais été sûr que ce fût de moi, je l'aurais joliment rossé... Au fait j'ai commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien trouver de bien... On m'aura jugé bête comme une oie... Qu'est-ce que cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-là... J'aurais bien aimé à voir quelquefois madame Dorville; mais, après tout, à quoi cela m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et chez elle je me sens si mal à mon aise... Ah! si elle était seule, il me semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....»

Après avoir long-temps marché, Jean se rend chez un restaurateur, il se fait servir à dîner; mais il n'a pas d'appétit, il ne peut toucher à rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu habitué à écouter les jeux de la scène, il ne fait aucune attention à ce qui se passe sur le théâtre et reste plongé dans ses pensées; mécontent de lui-même, il sort du spectacle en se disant: «Allons chez les Chopard; là, au moins, je ne serai pas seul; on me parlera, je répondrai, et il faudra bien que je ne pense plus à cette dame... de laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.»