«—Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable amour... comme il est incapable de le connaître!...

»—Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...

»—Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...—Non... ma foi, je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que j'y retourne.... sans bocal cette fois...—C'est inutile, papa, je saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie... je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais, il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce flacon.»

En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien... elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...—Ce que je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort heureux que nous n'ayons qu'une fille à marier, car la maison y passerait.—Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien aimer...—Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous pousses à de terribles mouvemens de vivacité!—Ah! monsieur Chopard! dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange pour ne point se fâcher.—C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges l'eurent.... Ah! Dieu!... les angelures, qu'il est joli celui-là!... Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»

CHAPITRE XXIII.

L'EMPLOI D'UN AN.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à l'étiquette.

Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait à s'y retrouver, libre d'être à elle-même, éloignée du tumulte du monde, et à l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la continuelle répétition ennuie même celles à qui on les adresse. Sans doute, Caroline était flattée de plaire, d'être recherchée, écoutée avec plaisir; cependant pour un esprit juste et délicat, ces jouissances sont peu de chose; on les goûte par habitude, mais elles tiennent peu de place dans une âme aimante et en laissent encore beaucoup pour le bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de l'amour-propre sont le premier des biens.

L'hiver a aussi ramené Caroline à Paris, elle retourne dans le monde, plutôt par habitude que par un goût réel. On lui fait de nouveau la cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre à aucun d'eux une préférence marquée. Chacun de ces messieurs est charmé du sourire aimable avec lequel on a reçu ses complimens, de la gaîté avec laquelle on a écouté les jolies choses qu'il croit avoir dites, mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touché le cœur de la jeune veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus difficile que de faire sourire devant le monde.

Cependant madame Dorville est parfois rêveuse. A vingt et un ans un cœur tendre éprouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du tourbillon du monde, entouré même d'un essaim d'adorateurs, il ressent un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre compte.