Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue à Caroline, Valcourt était un de ceux qui semblaient le plus épris et qui se montraient le plus empressés, le plus galans près de la jeune veuve. Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il avait reçu une éducation brillante, et n'était point dépourvu d'esprit. Il ne pensait pas que l'on pût lui résister, et cependant c'était cette persuasion qui le faisait souvent échouer près des femmes; car la fatuité jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir, et laisse toujours présumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachés de ce défaut.
Valcourt avait trouvé facilement l'occasion de se faire présenter chez madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui connaissait la famille de notre élégant, avait été son introductrice. Valcourt était bon musicien, il avait une jolie voix, mais il défigurait son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prétention de ses manières; et son cou tendu, son sourire affecté lorsqu'il chantait un morceau, détruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix. Cependant Valcourt était fort recherché dans le monde où les prétentions sont bien moins critiquées que le manque d'usage.
Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait des aveux qu'il lui adressait; elle répondait par quelques plaisanteries aux déclarations qu'il lui faisait, et traitait légèrement ce qu'il semblait vouloir terminer très-sérieusement; car Valcourt était devenu amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse être amoureux; mais il était piqué de voir Caroline recevoir en riant ses hommages, et ne concevait point qu'elle pût résister à ses regards, à ses soupirs; le désir de faire la conquête de madame Dorville devenait chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu être sans cesse chez Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller quelquefois lui faire sa cour.
Au milieu des plaisirs, accablée d'hommages, et à même par sa fortune de satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent été entièrement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille assez simple, mais fort attachée à sa maîtresse, s'étonnait quelquefois de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise s'écriait: «Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin?» Caroline alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui répondait: «Non, Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?—C'est que madame soupirait...—Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer que lorsqu'on a quelque peine?—Sans doute, madame.—Tu te trompes, Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...—Ah!... c'est drôle! A coup sûr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire tout ce qu'on veut... quand on est aimé de tous ses amis, comme madame; quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment d'ennui!—Tu crois cela, Louise... Ah! ma chère, on s'habitue à tout!... Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui sont au fond toujours les mêmes, cessent bientôt de nous séduire. Il doit en être de plus vrais... de plus doux!... Quand ma mère vivait, je n'éprouvais jamais auprès d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont chères les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une autre valeur... Il y a dans l'intimité de ceux qui s'aiment tant de choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette ces simples conversations avec ma mère.»
Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: «Ah! certainement... quand on a sa mère... c'est bien agréable... Mais enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas toujours veuve...»
A cela Caroline ne répondait rien, elle semblait rêver encore, et Louise n'osait pas se permettre un mot de plus.
Déjà une partie de l'hiver s'est écoulée, sans apporter aucun changement dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu près d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emporté sur ses concurrens et que c'est lui que madame Dorville préfère; quelques-unes de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur l'apparence, pensent en effet que le séduisant petit-maître ne tardera pas à devenir l'heureux époux de Caroline; mais celles qui voient plus particulièrement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.
Jean ne s'était plus présenté chez madame Dorville. Les personnes de sa société n'avaient point reparlé de lui. Caroline elle-même n'avait pas une seule fois prononcé son nom, et le pauvre Jean semblait totalement oublié, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint à parler de la fête magnifique donnée l'été d'auparavant par le vieillard du faubourg Saint-Honoré.
«C'était fort brillant,» dit une jeune dame. «Comment n'y étiez-vous pas, monsieur Valcourt?—Moi, madame, je crois que j'étais alors à Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regretté de ne point m'être trouvé à Paris à cette époque; car j'ai su que rien ne manquait pour que la fête fût charmante.»
Un coup d'œil lancé à Caroline veut dire que l'on sait qu'elle était à la fête et que c'est à elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne semble pas y faire attention.