Il semble qu'on respire plus librement, débarrassé de la présence de personnages ennuyeux. Après le départ des Deschamps, on reprend chez Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais à mériter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrès dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la bibliothèque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduité au travail; être près d'elle est déjà une douce récompense, et lors même qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livré à ses pensées, Jean trouve que le temps vole. Près de ce qu'on aime les heures s'écoulent si rapidement!

Mais, dix jours après le départ de la famille Deschamps, un joli cabriolet s'arrête à la porte de la maison de madame Dorville, et bientôt madame Beaumont et M. Valcourt se présentent chez Caroline.

Depuis long-temps Valcourt désirait aller à la campagne de la jeune veuve, il avait prié madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y avait consenti.

Les dames étaient dans le salon du rez-de-chaussée lorsque les nouveau-venus arrivèrent. Caroline les reçoit avec sa grâce habituelle; Valcourt demande pardon de la liberté qu'il a prise d'accompagner madame Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les honneurs de chez soi.

Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.

Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a du monde.»

Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.

Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon, puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez madame Dorville.

Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.—C'est M. Durand...—Comment!... celui qui avait si mauvais ton?—Oui, ma chère amie.—Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.—C'est qu'en effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»

Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.