Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de l'entendre et s'écrie en riant: «Mais, mon Dieu! comme nous voilà sérieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et j'espère qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on ait l'air pensif comme cela.

»—Eh bien! je serai gai, madame,» répond Jean en poussant encore un gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre, qu'elle ne peut s'empêcher de rougir et de soupirer aussi.

En ce moment la petite Laure accourt annoncer à sa bonne amie que des voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lève en disant à Jean: «Allons au salon.... On se doit à la société.» Et Jean la suit en se disant: «Les convenances ont aussi leur mauvais côté.»

La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de quatre enfans, qui se prétendent voisins de madame Dorville, parce qu'ils ont un pied-à-terre à Chantilly, où du reste ils ne sont jamais, passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans façon, s'installer tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Caroline, qui se trouve souvent avec eux à Paris, est obligée de faire accueil à une famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la femme une sotte remplie de prétention, et les quatre petits garçons des diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis que le papa ne cesse de répéter: «Oh! vous pouvez laisser mes garçons courir partout, ils sont trop bien élevés pour toucher à rien.»

Pendant que Caroline reçoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame Marcelin, et dire bonjour à la petite Laure; puis, n'espérant plus être un moment seul avec Caroline, il va se rendre à la bibliothèque; mais déjà M. Deschamps s'est emparé de lui, et a commencé, sur les plaisirs de la campagne, une conversation qu'il paraît avoir l'intention de pousser fort loin, sans laisser à son interlocuteur la faculté de placer autre chose que des oui et des non. Fatigué de ce bavardage, Jean bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses réflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas comment il sortira de là; mais Caroline, qui s'est aperçue que depuis deux heures il est la victime de M. Deschamps, se décide à venir le délivrer en lui annonçant que Laure l'attend pour faire de la musique. Jean remercie d'un coup d'œil Caroline, et la laisse avec ce monsieur qui sait si bien détailler les plaisirs de la campagne.

Jean se flattait que la famille Deschamps partirait après le dîner; mais, au dessert, le chef de famille dit à Caroline: «madame Dorville, nous venons, sans façons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite, nous irons à Écouen, chez M. de Grandfort, où nous resterons quinze jours... De-là à Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons trois semaines à Beaumont et un mois à Louvre... On nous attend partout; nous sommes pris pour tout l'été; mais il faut venir nous voir aussi à Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flattés de vous recevoir...»

Avant d'inviter les personnes à aller chez lui, M. Deschamps avait soin de faire savoir qu'il n'y était jamais. Pendant qu'il parlait, Jean regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: «Comment! vous allez garder pendant huit jours ces gens-là chez vous?...» Un léger sourire qui parut sur les lèvres de la jolie femme, fît comprendre à Jean qu'elle devinait sa pensée. Cependant elle répondit très-poliment à M. Deschamps: «C'est fort aimable à vous d'être venu me voir; quelques jours plus tard vous ne m'eussiez point trouvée, car on m'attend aussi à une campagne voisine, et j'ai promis d'y être dans quatre ou cinq jours...

»—Alors nous ne resterons que cela chez vous,» reprend M. Deschamps, «et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.

»—Voilà cinq jours qui seront bien amusans!» se dit Jean. En effet, tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de goûter un moment de tranquillité, à moins de sortir de la maison. Le matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothèque; pas moyen de lui échapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent même gentil de déraciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la voix du papa, se mêlant aux cris de ses quatre garçons, ne permet pas d'entendre ce qu'on fait au piano.

Enfin, le cinquième jour, la famille Deschamps prend congé, et M. Deschamps, après avoir dit: «Partons pour Écouen,» ne manque pas d'engager encore madame Dorville à venir les voir à Chantilly.