Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus à quelques pas; il ne peut espérer de la voir passer dans la rue, les journées lui semblent d'une longueur mortelle, l'étude même ne saurait le distraire. Après huit jours qui lui paraissent éternels, Jean n'y tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. «Si elle paraît mécontente de me revoir si tôt, si elle me reçoit froidement», se dit-il, «eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si ma présence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui parlerai jamais de mon amour.»

Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas mécontente de son empressement à la revoir; livré à cet espoir, il presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'écume à Luzarche.

Jean est déjà descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez elle. «J'ons vu madame tout à l'heure descendre au jardin,» répond le jardinier. Jean, enchanté, glisse une pièce d'or au domestique, et court au jardin sans s'arrêter dans la maison.

Jean connaît tous les détours du jardin, il en a déjà parcouru une partie, et n'aperçoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une allée, il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.

Jean s'arrête; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tête pour connaître ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni ouvrage, ni dessin; sa tête est appuyée sur une de ses mains, ses yeux sont fixés sur le gazon, son sein se soulève doucement, elle est toute entière à ses réflexions.

Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: «A quoi... ou à qui pense-t-elle en ce moment?»

Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rêverie, Caroline tourne subitement la tête, et voit Jean immobile à quatre pas d'elle.

«Comment!... c'est vous!... vous, ici!» dit Caroline avec surprise. «—Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous étiez au jardin, et je suis venu vous y chercher...—Et vous restiez là sans me rien dire?—Je vous voyais... n'était-ce pas beaucoup?

»—Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que vous prenez trop le ton du monde, car vous faites aussi des complimens.—Des complimens... Non, madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincérité d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.—Mon Dieu! comme vous avez chaud!... vous êtes tout en nage.—Je suis venu un peu vite...—Venez donc vous asseoir, au moins.»

Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il s'assied près de Caroline qui reprend en le regardant avec intérêt: «Quelle folie! se fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!—Mais... pour vous voir plus tôt.—Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?—Cette campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter près de vous, qu'à Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu résister à ce que j'éprouvais... Peut-être ce désir m'a-t-il fait manquer aux convenances, en me ramenant si vite en ces lieux...—Monsieur Jean, je vous l'ai déjà dit, pour ses amis on doit se défaire de ces formes cérémonieuses... Est-ce que vous ne voulez pas être le mien.—Votre ami? ce titre est bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...»