Quand on va presque journellement du Marais à la rue de Provence, on peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on était à la fin d'août, le temps était superbe, et Adélaïde aimait à se promener), elle aperçut, à la fenêtre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si long-temps. C'était en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa blessure, prenait un moment l'air contre sa croisée, se transportant en imagination à Luzarche.

Adélaïde s'est arrêtée sous une porte cochère, elle s'est assurée que ses yeux ne l'ont point trompée; puis, quand le jeune homme a quitté sa fenêtre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.

«C'est ici que demeure M. Jean Durand?—Oui, madame, c'est ici.—Il est chez lui dans ce moment, à ce que j'ai cru voir...—Oui, madame. Oh! il ne peut pas sortir... Il vient d'être malade... c'est-à-dire blessé... A la suite d'une affaire... d'une affaire... d'épée... Oh! il paraît que M. Durand est solide! qu'il est bon là...—Comment! M. Durand vient d'avoir un duel?...—Oh! un duel... Après tout, moi.... Je ne sais pas trop... C'est son domestique qui m'a dit à peu près ça...»

Adélaïde voit que ce portier-là est un bavard, qui ne demande pas mieux que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main deux pièces de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche une chaise de disponible pour la lui offrir.

«Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui s'intéresse beaucoup à lui; ce parent m'a chargée de prendre des informations... J'espère que vous voudrez bien me servir. Vous devez penser que ce n'est que dans un but honnête!—Oh! madame, ça se voit tout de suite, ça!....—Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand habite votre maison?—Mais, madame.... attendez donc... C'était peu de temps après la mort de ma défunte... Il y a déjà plus d'un an.... un an et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis veuf!...—Et il n'a avec lui que son domestique?—Absolument que ça.—Sort-il souvent?—Sortir!... Ah! pendant un an il a vécu comme un ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!—En êtes-vous certain?—Est-ce que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma défunte vivait encore, elle vous dirait même à quelle heure se lèvent et se couchent tous nos locataires.—Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des visites de femmes, sans doute?—Non... Oh! pour ça... je vous assure qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes dans les arts, à ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes, néante.—Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On vous aura trompé, portier!—Oh! ça serait difficile... je ne bouge pas de ma loge... Du temps de ma défunte, c'est différent, je sortais queuqu'fois... J'allais même au spectacle, à la grande Opéra... Nous avions un monsieur qui était employé dans les nuages, pour tirer les cordes... Mais à c-t'heure, c'est fini... néante.—Enfin ce duel, cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez lui?...—Ah! c'est différent... j'vais vous dire... Depuis c't'été M. Durand est sorti beaucoup... Il a même été parfois huit... dix jours sans revenir...—Il a découché?...—Il couchait à la campagne... à Luzarche, à ce que m'a dit son domestique qui y est allé une fois avec son maître.—Il va à Luzarche... Chez qui?—Chez une jolie dame... qui est not' voisine, qui demeure là-bas... quatre portes plus loin... J'ai su ça parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville, quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...

»—Une dame... ici près... Et il va à sa campagne!...» murmure Adélaïde, en se levant avec agitation. «Ah! je tiens le fil, enfin!—Vous avez trouvé mon fil!...» dit le portier, en regardant à terre. «—Vous dites que cette dame s'appelle madame Dorville?—Oui... Oh! je connais les voisins... Pas si bien que ma défunte, pourtant.—C'est une femme immensément riche, et qui a trois voitures?—Ah! laissez donc!... Elle n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il paraît qu'elle a à Luzarche une propriété conséquente.—Et M. Durand a passé plusieurs jours à sa campagne?—Oh! il n'en sort presque plus... Et dès qu'il sera guéri, il paraît qu'il va y retourner....—Et ce duel! Pourquoi s'est-il battu?—Ah! quant à ça, néante. Je l'ai bien demandé au domestique, mais il n'en savait pas plus que moi...—Et la bonne vient savoir des nouvelles de monsieur?—Elle est déjà venue deux fois... Mais je ne crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passée.—A quelle heure vient-elle ordinairement?—Le matin... c'est-à-dire vers onze heures et demie.—Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence sur tout ceci!—Oh! soyez tranquille!... Néante!.... C'est mort!... Vous entendez bien que je suis usé sur tout ça!»

Adélaïde regagne à grands pas sa demeure; elle arrive tout effarée, et s'écrie en entrant: «Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur la voie!...

»—Qu'est-ce que c'est donc, ma fille?» demande madame Chopard. «Tu parais émue?—Je vous dis, maman, que je vais connaître tout le fond de l'intrigue... Je suis sur la voie...

«Quelle voie?» dit M. Chopard; «car enfin, ma chère amie, il y a voie et voix...—Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai découvert M. Jean.... que je sais où il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois que vous avez été chez lui...—Se pourrait-il?—Dieu! qu'elle a d'esprit!—Mais ce voyage?...—C'était un mensonge!... Il était en Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme pour qui il m'a abandonnée... Monsieur va passer des quinze jours à sa campagne.... Il paraît même qu'il vient de se battre pour elle... Il a eu un affaire d'épée; une femme pour qui on se bat, ça ne peut pas être grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que c'était une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est égal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...—Comment! ma fille, tu veux...—Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous les jours chez des portiers pour que ça se passe en complimens.—Mais, ma chère amie....—Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou je vais me trouver mal.

»—Il faut la laisser suivre ses idées,» dit madame Chopard, «c'est le plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.—Je suis de cet avis-là,» répond M. Chopard. «Après tout, une femme de sa taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on a un si beau port... Joli celui-là.»