Le lendemain Adélaïde rôdait à neuf heures du matin dans la rue Richer, de crainte de manquer l'arrivée de la femme de chambre. A dix heures elle va s'installer dans la loge du portier, et les pièces blanches de M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin à onze heures et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et monte.

«Vous ne lui parlez pas,» dit le portier à Adélaïde.—Non... J'aime mieux qu'elle ne me voie point.—Ah!... alors... néante!... A votre place j'aurais un peu jasé avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait causer... C'est ma défunte qui savait joliment entamer les conversations.»

Adélaïde laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne tarde pas à reparaître; elle sort de la maison. Adélaïde quitte la loge et suit la domestique qui, après être entrée un moment à la demeure de Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que mademoiselle Chopard y est montée avec elle.

Pendant la route, Louise, placée derrière Adélaïde, ne l'a point remarquée, et mademoiselle Chopard a gardé le silence, ne parlant à aucun des voyageurs. On arrive bientôt à Luzarche, Louise se hâte de se rendre près de sa maîtresse, et Adélaïde va dans l'endroit tâcher d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.

Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus à cacher ce qu'elle éprouve, et laisse éclater sa joie en apprenant que sous peu de jours il sera près d'elle. Elle questionne Louise sur l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois répéter les moindres détails sur le plaisir que sa lettre a causé à Jean; puis Caroline se dit: «Oui, il m'aime! Oh! il m'aime réellement, je n'en saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son désir de me plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en secret... que malgré moi je pensais à lui?... Ne suis-je pas ma maîtresse, et maintenant n'est-il pas digne d'être mon époux?...»

Caroline s'est livrée à ces douces pensées, elle se répétait encore que c'était pour elle que Jean s'était adonné à l'étude et avait perdu ces manières communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gâtaient les heureux dons qu'il avait reçus de la nature. Elle s'était retirée dans son appartement pour y rêver à son aise à son amour, lorsque Louise vint dire à sa maîtresse qu'une grande dame demandait à lui parler. «Quoi! encore une visite de Paris?—Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si énorme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je crois qu'elle était dans la voiture avec moi en revenant.—Voyons donc cette dame.»

Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait entrer dans le salon où étaient Laure et madame Marcelin. Le premier soin d'Adélaïde est de toiser sa rivale de la tête aux pieds... Le résultat de l'examen est un air de très-mauvaise humeur, car on ne pouvait pas trouver Caroline laide.

«Que désire madame?» demande la jolie femme avec ce ton doux et cette voix charmante qu'elle ne saurait changer. «Je désire, madame... vous parler en particulier,» répond Adélaïde en fronçant les sourcils et montrant le bout de sa langue.

Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui répond: «Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles, et je pense que ce que vous avez à me dire n'est point un mystère...—Pardonnez-moi, madame, c'est très-mystérieux.»

Caroline ne peut s'empêcher de sourire, mais elle fait passer mademoiselle Chopard dans une autre pièce, tandis que la petite Laure dit à madame Marcelin: «On dirait que cette dame-là est un homme habillé en femme!»