Caroline présente un siége à Adélaïde et s'assied en attendant qu'elle s'explique. Adélaïde est plus embarrassée qu'elle ne le pensait devant madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les environs, et les gens honnêtes imposent beaucoup plus que les autres; cependant elle a formé son plan d'après ce qu'elle a appris, et elle commence.
«Madame est madame Dorville?—Oui, madame.—Moi, madame, je suis demoiselle et j'ai eu vingt et un ans à la Saint-Jean.—Pardon, mademoiselle, mais on peut se tromper.—Il est vrai que je suis très-formée pour mon âge, mais aussi je resterai vingt ans comme cela.—Je n'en doute pas, mademoiselle.—Au reste, madame, si je ne suis pas mariée, je devrais l'être... depuis long-temps déjà!... et c'est vous, madame, qui êtes cause que je suis encore fille.—Moi, mademoiselle?—Oui, madame, vous-même. Vous connaissez M. Jean Durand?
»—Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle,» répond Caroline en rougissant malgré elle, et commençant à prendre beaucoup plus d'intérêt à la conversation.
«—Vous avez là, madame, une bien mauvaise connaissance!—Comment, mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.—Oui, madame, je vais m'expliquer. C'est pour ça que je suis venue. Vous saurez, madame, que je me nomme Adélaïde Chopard, fille de gens avantageusement connus, je m'en flatte; mon père est un ancien distillateur retiré au Marais... et quand je veux me mêler de mettre quelque chose à l'eau-de-vie, ça pourrait s'y conserver comme les momies d'Égypte...—Mademoiselle, ce n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?—Non, madame, mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de l'éducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.—J'en suis persuadée, mademoiselle.—Enfin, madame, pour en revenir à M. Jean Durand, vous saurez que nous étions amis intimes de ses parens... et que... dès l'âge le plus tendre on avait résolu de nous unir.—De vous unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?—Oui, madame, moi-même.—Mais souvent les projets formés par des parens ne plaisent nullement à leurs enfans.—Oh! madame, cela nous plaisait très-fort au contraire... Nous étions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au papa et à la maman... M. Jean ne pouvait pas être un jour sans me voir; c'est au point que dans le quartier on nous appelait Paul et Virginie.»
Caroline a peine à cacher l'impression que lui fait le récit d'Adélaïde, et celle-ci, qui s'aperçoit du trouble qu'elle lui cause, jouit déjà de sa vengeance, et se décide à sacrifier même sa réputation pour perdre Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adélaïde avait une manière d'adorer les gens bien agréable pour l'objet de sa passion; mais les femmes qui aiment ainsi sont rarement payées de retour. L'amour véritable ne ressemble jamais à la haine.
«Enfin, mademoiselle?...» dit Caroline en s'efforçant de cacher son agitation. «—Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se développait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le répéter... Il devenait si brûlant... que nos parens jugèrent qu'il était temps de nous marier. Quand la mère de mon futur mourut, nous étions fiancés depuis six semaines; cet événement retarda notre mariage; mais je pensais que ce n'était reculé que pour mieux sauter... Je regardais déjà M. Jean comme mon mari... Il était souvent seul avec moi... Il était si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...
»—Je vous comprends, mademoiselle... Il est inutile de m'en dire davantage,» dit Caroline qui respire à peine.
«—Eh bien! madame, croiriez-vous qu'après tout cela... lorsque je devais regarder M. Jean comme ma propriété... lorsque mes parens avaient fait les dépenses et tous les préparatifs de notre union... cet ingrat, ce perfide, a tout à coup cessé de revenir chez nous, et fait dire à mon père qu'il ne pouvait plus m'épouser parce qu'il était amoureux de vous et que vous comptiez sur sa main?
»—M. Jean a dit cela, mademoiselle?—Oui, madame; oh! il est bien capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connaît Adélaïde Chopard... s'il a dû l'épouser; si le jour de notre mariage n'a pas été fixé... si son parrain ne s'était point fait faire un pantalon collant pour le bal, et, à moins qu'il ne soit le plus fourbe des hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me démentir.»
Caroline s'est levée, elle marche avec agitation dans la chambre; Adélaïde la suit des yeux et reprend au bout d'un moment: