Bellequeue commençait à prendre des années, et à poser quelquefois le talon à terre; mais il n'en était pas moins coquet et moins soigné dans sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment à son aise, il avait quitté sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et par amitié. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage à son filleul. Jean annonçait devoir être grand, il avait des yeux spirituels, de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche, quoiqu'il ne cherchât jamais à faire l'aimable, et Bellequeue, tout en passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait «Oui, oui, tu seras un gaillard... un beau garçon... Ah! si ta mère avait voulu, on t'aurait laissé pousser tes cheveux par derrière, et tu aurait en une queue comme moi!... mais elle prétend que ce n'est plus là mode!... Je ne pardonnerai jamais à la révolution d'avoir détruit les queues, les marteaux, les belles boucles à la chancelière, et les ninons pour les femmes.»

Jean répondait à cela: «N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un homme comme vous, je n'ai pas besoin de connaître les Romains et les Grecs, de dire musa, la muse, rosa, la rose, et de savoir s'il y a des volcans en Italie et en Irlande.

»—Il est certain,» répondait Bellequeue, «que je ne me suis jamais occupé positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien fait mon état. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi droit, mon garçon. Il est certain encore que si tu te fais médecin ou avocat, un peu de géographie te serait, je crois, nécessaire.—Moi, mon parrain, je ne veux rien être du tout...—Alors, mon garçon, je crois que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde, que tu connaisses deux ou trois bottes secrètes, afin de défendre le beau sexe quand l'occasion s'en présentera: voilà tout ce qu'il faut. Et des mœurs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les dames... Au reste cela viendrai en son temps.»

Madame Durand pensait à peu près comme Bellequeue. Son fils promettait d'être joli garçon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne pensait pas de même; il voyait Jean tel qu'il était, ne voulant rien apprendre, n'obéissant point, et prenant avec ses amis de très-mauvaises manières.

M. Durand voulut encore essayer de faire connaître les simples à son fils; mais lorsque Jean avait passé une demi-heure dans le magasin, il était impossible de s'y reconnaître; les herbes étaient mêlées; les fleurs mises à la place des racines, les étiquettes arrachées; il fallait huit jours pour réparer le désordre que l'élève avait commis. Le papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M. Jean grimpait aux arbres ou courait après les papillons; et M. Durand, ayant un jour voulu recommencer la leçon, per nefas, son fils, qui avait alors douze ans, se sauva à travers les champs, et revint tout seul à la maison.

«Décidément,» dit M. Durand, «ce garçon-là ne fera jamais rien... ou il faudra employer les mesures sévères... Il ne peut pas se mettre dans la tête une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du serpolet!... il n'y a rien à en espérer.

»—Vous n'aimez pas votre fils, monsieur,» répondait madame Durand, «vous ne lui trouvez que des défauts!... Un garçon charmant!... qui a des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera très-grand. Je gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez être fier d'avoir un fils comme celui-là.»

Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle de ses cheveux: «Moi, je crois que le garçon ira... Je sais bien qu'il n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait très-bien des armes... Il a le coup d'œil juste... Il se tient comme un ange... Vous verrez que ce sera un gaillard.»

CHAPITRE V.

BAL CHEZ UN MAÎTRE DE DANSE.—ADOLESCENCE DE JEAN.