Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter l'école primaire, où depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son écriture était presque déchiffrable; madame Durand déclara que son fils avait terminé ses études, qu'il en savait suffisamment du côté de l'utile, et qu'il ne s'agissait plus que de lui donner des talens agréables pour compléter son éducation.
M. Durand ne voyait rien de plus agréable pour un homme que de savoir ce qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remède; mais Jean avait déclaré très-positivement qu'il ne voulait pas être herboriste: il fallut donc que le papa renonçât à l'espoir de voir son fils hériter de ses connaissances.
Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitième année, mais elle se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mère, en renonçant elle-même à l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans ses enfans; elle est fière de leur beauté, et elle se fait souvent illusion sur leurs talens.
On ne pouvait guère se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'était fort qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean chantait souvent, et l'on s'était aperçu qu'il avait la voix étendue et agréable. Madame Durand n'avait pas été la dernière à remarquer cela, et elle disait à tout le monde: «Mon fils pourrait briller à l'Opéra, si je voulais le mettre au théâtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: Le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l'envers; je me suis crue aux Bouffies.»
Il fut décidé que Jean apprendrait la musique; et comme il était temps aussi qu'il sût tenir sa place dans un bal et faire avec grâce la poule et la chaîne anglaise, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voulût bien faire un zéphyre de Jean.
M. Mistigris commençait à grisonner, ayant alors cinquante-trois ans bien sonnés; mais il prétendait que l'âge le rendait plus léger, et que, chaque année, il faisait les entrechats plus hauts que l'année d'auparavant. D'après cela, pour peu que M. Mistigris fût devenu octogénaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.
Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demandé à entreprendre l'éducation du petit cousin. Il accourut donc avec sa pochette, admira les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui envoya dans le nez; le pria de faire un plié, et Jean se laissa tomber à terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que lui.
Le maître de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses cachets, et l'on donna une pièce de cent sous au petit Jean pour les belles dispositions qu'il n'avait pas montrées.
Jean courut dépenser ses cent sous avec ses amis Démar et Gervais. En quittant l'école, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui demeuraient dans son quartier. Dès qu'il pouvait s'échapper de chez ses parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur âge.
Jean était toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de l'argent dans son gousset, sa mère et son parrain voulant qu'il eût de quoi s'acheter ce qui lui était agréable; mais Jean n'était pas gourmand, et son argent passait bientôt entre les mains de ses amis, qui lui juraient une amitié à l'épreuve, et à quatorze ans on croit à de tels sermens. Il y a même des gens qui y croient encore en devenant hommes; cela fait leur éloge: les personnes qui sont de bonne foi ne suspectent point celle des autres.