Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?

»—C'est bien singulier!» dit Démar. «—C'est bien dommage!» dit Gervais. «—Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que ferons-nous?

»—Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop avec quoi nous paierons nos dîners.

»—Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar. «—Comment cela?...—Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...—Ni moi chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler, mais bernique!—D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous quitter, nous sommes inséparables.—Certainement; et puis nous sommes bien mieux ensemble que chez nous.»

Jean ne dit rien; il semble réfléchir. On entre dans une petite ville; c'était à Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.

«Oh! c'est gentil ici,» dit Démar. «—Oui,» reprend Gervais, «c'est une ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voilà la rivière qui passe là... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau que ceux de Paris. Entrons dîner.—Mais,» dit Jean, «il faudrait tâcher maintenant de ménager notre argent, et ne pas commander sans savoir...—Bah! bah! nous avons le temps!... Dînons d'abord, nous compterons après.»

On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui présente aux jeunes gens une carte à l'instar de celles de Paris. Gervais s'extasie en lisant les différentes façons dont on accommode le mouton ou le veau, et s'écrie: «Il faudra manger de ça... et de ça... et de ça...

»—Oui,» dit Jean, «et nous dépenserons un de nos louis...—Eh ben! il nous en restera encore un...—Mais après...—Après nous aurons bien dîné; c'est l'essentiel.—Vous ne pensez qu'à manger.—Et toi tu n'es plus bon qu'à faire de la morale. Ce n'était pas la peine de te charger de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.—Il me semble qu'elle était à moi la caisse.—Non, elle était à nous, puisque nous avons tout mis en commun.—Tout mis... c'est-à-dire que c'est moi qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.—Tiens! ne vas-tu pas nous faire des reproches, à présent?... Tu fais un fameux ami

Pour la première fois, on se querelle au moment du dîner; l'accord qui régnait, lorsqu'on se croyait riche, est déjà troublé parce que les fonds ont baissé. Mais le potage arrive, et Jean s'écrie: «Après tout! mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, ça m'est égal!»

Le dîner achevé, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens apprennent que c'est le lendemain jour du marché franc, qui est presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des environs.