«Pardieu!» dit Démar à ses camarades, «ce serait bien le cas de tâcher de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des environs.—Quelle farce?» dit Gervais. «—Je ne sais pas encore, mais il faut chercher.—Cherchons,» dit Jean; «pour une farce, j'en suis.»
Les jeunes gens retournent à l'auberge où ils comptent coucher, et, tout en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manière amusante de gagner de l'argent.
«Si nous faisions des tours de cartes,» dit Démar. «—Oh! les paysans y sont aussi malins que nous.—Moi,» dit Gervais, «je sais me tenir sur mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.—On a déjà vu ça!—Moi, j'avale de la filasse.—C'est trop usé!—Moi, je m'ôte un centime placé sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.—Ça n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que tu ne pourrais pas avaler un couteau?—Oh! non, je ne fais pas ça.—Essaie un peu.—Non, c'est inutile, ça n'irait pas.—Ah! messieurs, si nous avions seulement quelque curiosité à montrer, c'est ça qui serait excellent. Les paysans sont très-curieux, nous gagnerions beaucoup d'argent.—Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...
»—Ah, parbleu! je le sais bien, moi,» dit Gervais en se frappant sur le derrière. «Voilà, ce qu'ils n'ont jamais vu.—Oui,» dit Démar, «mais quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous rosser.—Non,» dit Jean, «ça serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une idée délicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le boulevart du Temple à Paris.—Un monstre! mais nous n'en avons pas.—Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; à nous trois, il me semble que nous pourrons bien arranger ça.—Ma foi, il a raison, faisons un monstre, faisons une bête, enfin faisons une curiosité.
»—Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bête... Gervais, hein?—Oui, il est déjà pas mal laid, ça servira.—Je veux bien, moi.—Démar appellera le monde à la porte, et moi je montrerai l'animal, je serai le cornac.—C'est ça.—Il s'agit de savoir maintenant ce que nous en ferons. Un géant?—Oh! non, il faudrait des échasses et des jambes de carton.—Un poisson?...—Il me faudrait un costume pour ça...—Ah! si nous avions seulement des écailles d'huîtres pour en couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attachée sur tes cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le ventre, et tu ferais semblant de nager?—Oui, mais nous n'avons pas d'écailles, cherchons autre chose.—Diable! c'est encore difficile de faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.
»—Attendez,» dit Jean en se frappant le front. «Voyez-vous là-bas dans le coin, cette grosse tête de carton qui aura été laissée dans cette auberge par quelque marchande de modes.—Oui, après?—Tu sais te tenir la tête en bas, n'est-ce pas, Gervais?—Oui, pendant un peu de temps, et en m'adossant contre quelque chose.—C'est très-bien, voilà votre monstre trouvé.—Comment?—Tu te tiens sens dessus dessous, nous cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tête que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous mettrons un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en bas.—Pas mal, vraiment.—Oui, mais en regardant la tête d'en haut de près, si on reconnaît...—On ne regarde les monstres que de loin. D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien risquer quelque chose.—Allons, c'est adopté, nous ferons voir un homme à deux têtes.»
On juge nécessaire de faire sur-le-champ une répétition. Ces messieurs vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur tête de carton, à laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec du bouchon brûlé; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec de la paille qu'ils prennent à un de leurs lits.
«Et des mains?» dit Gervais. «—Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a deux têtes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras seulement une veste; allons, vite sur la tête, que nous voyions le coup d'œil.»
Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les pans descendent jusqu'à la ceinture, où ils sont attachés par des épingles, et Jean et Démar s'écrient: «C'est admirable! c'est vraiment curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent avec toi.—Oui, mais je ne veux pas rester comme ça trop long-temps.—Sois tranquille, quand il n'y aura pas de curieux tu te relèveras, nous n'aurons pas continuellement du monde.—Et une baraque pour montrer notre monstre?—Avec quatre manches à balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de la construire.»
Les trois voyageurs se couchent, enchantés de leur projet dont ils se promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, après avoir déjeuné et payé la grosse tête dont ils font, disent-ils, emplette pour leur petite sœur, ils se dirigent vers l'endroit où se tient le marché. Ils achètent plusieurs aunes de toile, ce qui leur coûte plus cher qu'ils ne croyaient, et Jean dit à ses camarades: «Pourvu que nous fassions nos frais.—Il faudra prendre très-cher,» dit Gervais.