Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de toile. Enfin les achats terminés, on cherche l'endroit où l'on s'établira. «Ne nous mettons pas trop en vue,» dit Démar. «Je crois qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosité.—Mais, si on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.—Bah! il n'y a pas de mal à faire voir un monstre qui n'est pas méchant. Tiens, voilà une place superbe, il faut y bâtir notre maison.»

Les pieux sont plantés. La toile est coupée en plusieurs morceaux, puis étendue par-dessus. Enfin la baraque est achevée tant bien que mal. On peut y tenir à peu près dix personnes en se gênant beaucoup. Deux grands pieux, placés dans le fond, doivent servir de point d'appui à Gervais; on ne voit dans l'intérieur de la maison que par le jour qui pénètre à travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu'à demi, mais les jeunes gens pensent que cela ne nuira pas à leur curiosité.

Gervais est affublé comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir la tête en bas une heure d'avance, il est convenu que Démar ne laissera entrer du monde qu'après avoir frappé dans ses mains pour avertir ses camarades de se mettre en mesure. Tout étant disposé, Démar sort de sa baraque en passant par-dessous la toile, et, armé d'une baguette, se met en devoir d'attirer les curieux, en criant:

«Venez voir un être extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il parle de préférence avec sa tête d'en bas. Entrez, ne vous gênez pas, il y a encore de la place, il n'en coûte que dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront que demi-place.»

Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Démar crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans, et ceux-ci s'éloignent en disant: «Ah! beau spectacle! ma fine!... ils n'ont pas seulement une petite peinture à la porte.

»—Il paraît que ça va mal,» dit Jean à Gervais, qui est obligé de rester couché à terre, parce que ses pieds sont entortillés dans sa redingote.

«Entrez donc, messieurs, entrez donc,» crie Démar à quelques paysans qui s'arrêtent pour l'écouter. «Combien ça coûte-t-il pour voir ton monstre?» dit l'un d'eux. «—Dix sous par personne, pas davantage.—Dix sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens et des ours pour deux sous.—Oui, mais un homme à deux têtes!—Ça ne peut pas être plus beau qu'un ours.»

Les paysans s'éloignent et Jean crie à travers la toile: «Démar, baisse ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais pour cinq sous.»

Démar aperçoit quelques curieux qui approchent. Il débite la phrase de rigueur et termine en disant: «On verra aujourd'hui l'homme à deux têtes pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que nous fassions nos frais, et que notre monstre nous coûte horriblement à nourrir.»

Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Démar et paraissent tentés d'entrer. «Je n'ai jamais vu de monstre,» dit l'homme; «je ne voudrais pourtant pas mourir sans en voir un, ça doit être gentil.—Un homme qui a deux têtes!» dit la femme, «c'est ben étonnant... et vous dites, monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?—Précisément.—Celle d'en haut comment donc est-elle placée?—Tout comme les nôtres.—Et celle d'en bas, à quel endroit est-elle?—Ah! c'est là l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.—Entrons, ma femme....—Ah! un instant... est-il méchant vot' monstre.—Il est doux comme un agneau, il chante même quand on le désire.—Allons... eh ben... comben est-ce?—Dix sous pour vous deux...—C'est ben cher.—C'est au plus juste.—Paie-t-on avant d'avoir vu?—Oh! c'est de rigueur.—Eh ben, not' homme, qu'en dis-tu?—Oui, j'voulons voir ça, ça nous amusera et j'en parlerons cheux nous.»