Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bâti, mais hâlé par le soleil, entre dans la chaumière, tenant d'une main des instrumens de labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son père, et tirant de sa veste une pièce de cinq francs et de la monnaie, il met tout dans les mains du vieillard, en lui disant: «Voilà ce que j'ai gagné depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journées.»
»—Eh ben, tu ne gardes rien, Jean?» dit le villageois. «—Est-ce que j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le matin j'emporte pour ma journée!... Je voudrais gagner ben davantage, ça serait toujours pour vous, mon père.»
»—Oui, et puis nous pourrions bientôt ravoir une vache,» dit le petit Jacques. «—Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voilà un jeune voyageur qui sera des nôtres... il retourne à Paris chez ses parens...»
»—Oh! oui, monsieur,» dit Jean en poussant un gros soupir, «et je voudrais déjà être auprès d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je les ferai demain dans ma journée.»
On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient d'apporter. Le père se place entre ses deux fils, et Jean est tout ému de l'amitié qui règne entre le villageois et ses enfans. Tout en mangeant, le fils aîné dit: «J'ons passé à Rebais aujourd'hui et j'ons été témoin de l'arrestation d'un coquin.»
Jean frémit, il est persuadé qu'il s'agit d'un de ses compagnons.
«—Qu'avait-il fait ce coquin-là?» dit le villageois. «—Il paraît qu'il s'amusait à mettre le feu dans les fermes...—Le misérable!—Mais on était à sa poursuite, les gendarmes l'ont arrêté à Rebais... je l'ai vu emmener.—Vous l'avez vu,» dit Jean, «comment était-il?—Mais... c'est un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!—Et... on l'a arrêté... tout seul?—Oui, il paraît qu'il n'avait pas de complices.»
Jean respire plus librement. Il lui serait pénible de penser que ses anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper s'achève. «Si vous voulez coucher ici,» dit le père de famille, «vous aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous partagerez. J'étais plus à mon aise autrefois!... mais ben des malheurs sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne Marie, puis je suis devenu paralysé de cette jambe, ce qui m'empêche de travailler; ensuite notre vache est morte, et c'était pour nous une grande ressource! mais je ne puis pas me plaindre, puisque mes fils me restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais quitter leur père, n'est-ce pas, mes enfans?»
»—Oh! jamais! jamais!» disent en même temps les deux fils du laboureur en enlaçant celui-ci dans, leurs bras. «Est-ce que ce n'est pas un devoir et un plaisir de rester avec toi?...—Et qui donc te soutiendrait,» dit le petit Jacques, «à présent que tu peux à peiné marcher, si nous te laissions tout seul?... Ça serait joli, qu'un autre que nous vînt donner le bras à not' père.»
Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses deux fils, et Jean ne cherche pas à retenir les pleurs que lui arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.