«Le voilà,» dit Bellequeue, «je vous avais bien dit que je vous le ramènerais... Il est corrigé, oh! il sera sage maintenant; il me l'a promis.»

Madame Durand n'avait pas besoin de cette assurance pour pardonner à son fils; mais Jean, en lui témoignant le chagrin qu'il éprouve de la mort de son père, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin quand les premiers momens donnés à la tendresse, à la surprise, sont passés, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce récit. Jean conte tout, hors le dernier tour de Démar, qui l'a déterminé à quitter ses compagnons; un reste d'amitié pour ses anciens camarades le porte à cacher une faute qui, si elle était connue, couvrirait de honte leurs parens. «Nous nous sommes querellés,» dit-il, «et je les ai quittés... Depuis long-temps d'ailleurs, je sentais que je devais revenir près de vous.»

On n'en demande pas davantage à Jean; on le croit, on l'embrasse encore, et après avoir ainsi réinstallé son filleul dans la maison de ses parens, Bellequeue retourne chez lui, enchanté de sa soirée.

Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son père, et sa mère, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: «Je savais bien, moi, que ce n'était pas un mauvais garçon.»

Toute la famille est bientôt instruite du retour du jeune Durand. Mais personne ne vient en féliciter sa mère, parce que tous ses parens l'ayant blâmée de son extrême faiblesse, madame Durand s'est fâchée avec eux. «Il fera bientôt quelque nouvelle escapade,» disent les Renard. «Il ne saura jamais un état,» dit Fourreau. «Il ne sera jamais aimable avec les demoiselles,» dit la cousine Aglaé. «Il ne dansera jamais bien,» dit Mistigris.

Madame Durand s'inquiète peu de ce que disent ses parens. Son fils est revenu, c'est tout ce qu'elle désirait. Madame Moka vient voir le jeune étourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie à madame Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son fils, et lui répondant tout en savourant la liqueur: «Il revinssera, madame, j'en suimes assurée.» Quant à madame Ledoux, elle n'est pas fâchée non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble à l'un de ses trois maris ou de ses quatorze enfans.

Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste souvent près de sa mère. La bonne madame Durand est même alarmée de l'extrême sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est la première à l'engager à se donner un peu de distraction. De son côté, Jean engage sa mère à quitter le commerce et à jouir d'un repos qu'elle a bien gagné. Comme son fils est décidé à ne point faire un herboriste, madame Durand consent à vendre son fonds. Grâce aux soins et aux démarchés de Bellequeue qui se charge de cette négociation, le fonds est bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des économies; un an après la mort de son époux, Madame Durand se retire du commerce avec six mille livres de rentes.

Jean, en ayant à peu près autant par ce que lui a laissé sa marraine, madame Durand dit à tout le monde: «Mon fils aura un jour douze mille livres de rentes; avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser une duchesse.»

Jean, qui a près de dix-huit ans, est en effet un assez joli garçon; mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement distinguée; habitué à fréquenter les tabagies, à préférer les guinguettes aux salons, et la société d'une grisette à celle d'une dame du monde, Jean a des manières de mauvais ton; il n'est pas grossier, mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un compliment à une femme, mais il mêle souvent des jurons énergiques dans sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour être aimable, Jean dit: «Il faut qu'on me prenne comme je suis!» Et sa mère lui répond: «Tu es très-bien comme cela, mon garçon.»

Jean, qui ne cherche pas à plaire, et déteste les fats, ne conçoit pas que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit quelquefois: «Mon ami, on peut soigner sa mise sans être fat; il n'y a pas de mal à avoir du goût, à placer ses cheveux avec grâce... Ce n'est pas être coquet que de tenir à ce que notre habit soit bien fait et notre pantalon bien taillé.—Bah!» répond Jean, «pourvu qu'un homme soit propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?»