Enfin Jean qui ne connaît rien en littérature, en musique et en peinture, qui n'a aucun talent d'agrément et aucune science utile, dit encore: «Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin de savoir tout cela?» Et la bonne madame Durand lui répond: «Non certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout sans avoir rien appris.»

En revanche, Jean est très fort au billard, il y passe une partie de ses journées; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs faire assaut avec des jeunes gens de son âge; quelquefois il emmène Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps à la même place; il ne sait pas ce que c'est que faire la cour à une dame, mais il aime à rire près d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans façon.

Tout en allant dîner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie de le rendre plus galant. «Tu as une jolie voix, mon ami,» lui dit-il, «mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons à boire, et tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est toujours mise avec négligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes pas de grâce en marchant.—La liberté, mon parrain, je ne connais que ça,» dit Jean. «—Sans doute, mon garçon, c'est très agréable de ne faire que ses volontés; mais ça n'empêche pas de boucler ses cheveux proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits airs tendres, que des refrains à boire qui font trembler les vitres.—Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces romances qui font dormir ceux qui les écoutent... On se donne un air mignard, on fait des yeux languissans...—Mon ami, cela ne déplaît pas aux dames.—J'en suis fâché, mais je ne saurai jamais faire tout cela... Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! Ça m'est bien égal.—Si tu étais amoureux tu ne dirais pas cela.—Amoureux!... Ah! je vous assure que je n'en serais pas plus bête. D'ailleurs, je l'ai déjà été trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie poussé de gros soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis tout de suite à la personne: Savez-vous que vous êtes, sacredieu! jolie; foi d'honnête homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne cours pas après elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous sommes bientôt d'accord.—Mon ami, c'est que tu as toujours adressé tes hommages à de petites ouvrières... à des grisettes.—Est-ce que ce ne sont pas des femmes comme les autres?—Si... c'est-à-dire ce sont des femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.—Ah! si elles exigeaient quelque chose, ça ne me plairait plus.—Et tu crois, que tu as été amoureux, mon cher Jean?—Mais il me semble que oui.—Pas du tout, ce n'est pas là de l'amour.—Que ce soit ce que ça voudra, je ne veux pas faire l'aimable autrement.»

Bellequeue, en rentrant chez lui, dit à Rose: «Jean est un beau garçon, brave, honnête, bien taillé; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir un peu la rudesse de son ton et de ses manières; alors il ne lui manquerait plus rien. S'il voulait seulement me prendre pour modèle dans la manière de saluer une dame, d'offrir son bras...»

»—M. Jean, est très-bien comme cela,» répond Rose; «sa franchise fait excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de désagréable, il est très-beau garçon et point fat, ça ne l'empêchera pas de plaire. Ah! s'il vous écoutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empressé avec toutes les femmes, qu'il serait toujours à sourire à l'une, à offrir son bras à l'autre...»

»—Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me présente avec grâce, mais voilà tout.—Je sais très-bien comment vous vous présentez, monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il deviendra assez tôt perfide et trompeur.»

Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se regarde dans la glace en se disant: «Elle devient terriblement jalouse!»

CHAPITRE XI.

LA PETITE BONNE.—PROJETS DE BELLEQUEUE.

Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui; mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse. Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs penchans.