Rose sort, en lançant en-dessous un regard à Jean, pour l'engager à se taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.
Bellequeue tâche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.
«Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des mœurs et qu'il y avait certaines libertés qu'il n'était pas convenable de prendre.—Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?—J'ai chez moi pour bonne une jeune fille honnête et sage...—Elle est bien gentille.—Oh! gentille... cela dépend du goût!... elle est très-coquette, voilà ce qui est certain.—Enfin, elle vous plaît comme cela, puisque vous la gardez.—Je ne te dis pas qu'elle me plaît... pourvu qu'elle fasse bien son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu viennes l'embrasser et lui conter fleurette.—Puisqu'elle ne vous plaît pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?—Parce qu'il faut des mœurs.—Et les mœurs ne vous empêchent pas de l'embrasser toute la journée, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?—Je te répète qu'elle est honnête et sage.—Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle m'écoute.—C'est égal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas convenable.—Ça me convenait pourtant beaucoup.—Mon cher Jean, je t'ai déjà dit qu'il ne fallait pas toujours céder à son premier mouvement.—Mon cher parrain, je vous ai déjà répondu que je me moquais des convenances et que j'aimais à faire mes volontés; voulez-vous venir fumer?—Non, merci, je resterai chez moi.»
Jean s'éloigne, et Bellequeue reste seul; il réfléchit et ne semble pas d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient près de lui, et il ne lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle chantonne, enfin elle s'approche de son maître et lui dit d'un ton mielleux et en laissant voir ses dents qui sont très-blanches:
«Voulez-vous faire une partie de dames?»
Rose connaît bien son maître; déjà sa colère s'est évanouie, le sourire de la petite bonne a quelque chose de séduisant auquel Bellequeue ne peut pas résister; cependant il tâche de prendre un air grave en répondant: «Rose, je suis très-mécontent de vous.—Pourquoi donc cela, monsieur?—Parce que vous permettez à Jean de prendre avec vous des libertés... des familiarités.—Il n'a rien pris, monsieur; ne croyez-vous pas que M. Jean songe à moi!... lui, qui ne pense pas aux femmes.... Attendez, vous êtes un peu décoiffé par-là... que je vous refasse cette boucle.—Je sais bien que Jean est un étourdi... qui rit et voilà tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?—Oh! vous êtes comme un cœur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.—Malgré cela, quand mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...—Je sais très-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc avez-vous été si long-temps dehors ce matin? vous avez été sans doute chez la parfumeuse?—Oui, j'y suis entré un moment.—C'est cela, je m'en doutais! Quand monsieur est là, il n'en sort plus!...—Rose, vous me tirez les cheveux!... vous me faites mal!—Tant mieux!... je devrais vous les arracher tous pour vous apprendre à faire moins le galant.
»—Elle est charmante!... elle est très-drôle!» se dit Bellequeue, en se plaçant devant le damier. «Malgré cela, je ne voudrais pas que mon filleul eût souvent des tête-à-tête avec elle.»
Et tout en poussant ses dames, Bellequeue réfléchit à ce qu'il pourrait faire pour que Jean ne pensât plus à Rose. Tout à coup une idée se présente, Bellequeue est enchanté, ravi; il se lève brusquement et reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.
«Eh ben! vous me laissez là, monsieur,» lui dit Rose. «—Oui, j'ai à parler d'affaire à quelqu'un.—Vous n'avez pas achevé la partie.—Nous l'achèverons une autre fois.—C'est bien amusant de rester comme ça à moitié des choses...—Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de quatre.»
En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand, où il savait bien alors ne pas trouver Jean.