«Ma chère commère, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en s'asseyant près de la veuve de l'herboriste, «d'une affaire très-importante et qui vous intéresse, puisqu'il s'agit de votre fils.—De mon fils!» dit madame Durand; «parlez, mon cher monsieur Bellequeue, lui serait-il arrivé quelque chose?...—Non, non, calmez-vous, il est maintenant à fumer ou à jouer au billard, peut-être fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien d'inquiétant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean, c'est son sort futur, et voilà ce dont je veux vous parler.—Comment! l'avenir de Jean vous inquiète? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une fortune assurée?—Assurée, oui, s'il ne la dépense pas à droite et à gauche... Les cafés, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela coûte, vous le savez.—Mon fils est d'âge à s'amuser; il faut donc qu'il s'amuse.—Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blâme pas, mais mon filleul a trop bon cœur, il est trop obligeant; il prête à l'un, à l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au café, il paie pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.—Cela prouve sa sensibilité.—Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie désœuvrée semble commencer à ennuyer Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en bâillant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.—C'est vrai, il bâille très-souvent, je l'ai remarqué avec peine?... Auriez-vous inventé quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?—Je n'ai rien inventé, mais j'ai trouvé ce qu'il fallait à Jean... c'est une femme.—Comment?—Sans doute, il faut le marier.—Le marier... vous croyez?—Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits mâles, il en paraît vingt-cinq.—C'est vrai.—On marie des jeunes gens plus tôt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera très-bien, cela achèvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les tabagies, les guinguettes; il ne prêtera plus son argent à tout le monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne bâillera plus aussi souvent, parce qu'une femme nous donne nécessairement des distractions.»

La bonne maman Durand réfléchit quelques instans et dit enfin: «Je crois que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire qu'un excellent mari.—Excellent, c'est mon avis.—Mais alors il faudrait lui trouver une excellente femme!—J'ai son affaire!—En vérité!—Tout à l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante, je pensais à mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime... Cette idée de le marier me souriait depuis long-temps. Tout à coup je me sais rappelé la famille Chopard et je me suis dit: Voilà ce qu'il nous faut... voilà la femme de Jean! «—Comment! la famille Chopard?—Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur retiré, vous le connaissez?—Peu, M. Durand ne l'aimait pas.—Ah! parce que Chopard, qui est un farceur, disait à ce pauvre Durand qu'il ne fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!... Pure plaisanterie, Chopard est très-fort sur les calembourgs. Du reste, c'est un parfait honnête homme, sa femme est fort gaie, fort rieuse!—C'est une grosse bête.—Ça ne fait rien, ce n'est pas sa femme que Jean épousera, c'est sa fille, mademoiselle Adélaïde Chopard, fille unique, belle femme, bien élevée!... qui faisait déjà de l'eau de noyaux à huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de ménage, et aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins dix mille livres de rentes.—Vraiment... vous êtes sûr?...—Oh! je connais les Chopard depuis long-temps, j'y dînais deux fois la semaine avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en paraît vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.—Et croyez-vous qu'ils pensent à la marier?—Oui; ils ont refusé dernièrement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard n'a pas voulu aller demeurer à Picpus; mais je suis certain qu'ils ne refuseraient pas mon filleul!—Il faudrait qu'ils fussent bien difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?—Oh! très-jolie!... une figure carrée, à la grecque, bien proportionnée, un peu forte peut-être, mais en prenant de l'âge, ses joues fondront. Ce sera une très-belle femme.—Reste à savoir maintenant si Jean voudra se marier!—Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage qu'il y consentira.—Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir heureux et bien marié.—Il faut qu'il épouse mademoiselle Chopard... à moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que vous ne voudriez forcer Jean.—Ils ont bien raison. Il faut d'abord que les jeunes gens se conviennent.—Oui, mais pour cela il faut qu'ils se voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard à dîner.—N'est-ce pas aller un peu vite?...—Quand il s'agit de mariage, il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je tâterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos desseins...—A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!—C'est entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est le diable pour le faire aller en société, au lieu qu'ici, il faudra bien qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune personne...—Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrivée des Chopard.—Après tout, un dîner n'engage à rien; et si mademoiselle Adélaïde ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre à vous proposer.—Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je m'en rapporte à vous.—C'est convenu, je vous réponds qu'avant peu mon filleul sera marié.»

Bellequeue, très-content du succès de son projet, dit adieu à madame Durand, et retourne chez lui en se disant: «En mariant Jean avec mademoiselle Chopard, je suis sûr qu'il ne viendra plus si souvent chez moi les matins, et qu'il ne pensera plus à conter fleurette à ma petite bonne.»

C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous songeons à nous, avant d'obliger les autres.

CHAPITRE XII.

LA FAMILLE CHOPARD.

Le lendemain, après avoir terminé sa toilette et engagé Rose à aller causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard étaient de bonnes gens. Le mari aimait à faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un vieux bon mot qu'il avait déjà débité cent fois; sa femme riait de confiance dès que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui arrivait, après avoir ri aux larmes, de demander à son époux ce qu'il avait dit. Mademoiselle Adélaïde était idolâtrée de ses parens qui n'avaient eu qu'elle. Bien différente de Jean qui n'avait pas voulu essayer l'état de son père, la petite Chopard avait montré beaucoup de goût pour la distillation; étant toute jeune, elle faisait déjà des essais en cerises et en prunes à l'eau-de-vie, et ses parens émerveillés avaient voulu envoyer à l'exposition des produits de l'industrie un abricot confit par leur fille à l'âge de sept ans; mais l'abricot n'avait pas été reçu.

Cependant mademoiselle Adélaïde était un peu capricieuse, un peu boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de ses parens, c'était une divinité. Elle avait commencé la musique et le dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite étudier l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref, elle avait commencé un peu de tout et ne savait rien, excepté la manière de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille très-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvième année, elle était grande et assez bien faite; sa figure quoique forte n'était pas désagréable; ses sourcils très-prononcés lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle devait un jour être riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient déjà fait la cour. Adélaïde se montrait difficile; elle était tellement habituée aux adulations, aux éloges, que les complimens de ses adorateurs la touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: «Veux-tu épouser celui-là?» elle répondait nonchalamment: «Ah! ma foi non!... il m'a dit la même chose que les autres.»

Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tête-à-tête, et cela sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adélaïde; parler à des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le chapitre de ses pièces, un vieux soldat sur celui de ses batailles, une coquette sur celui de ses conquêtes, un amant sur celui de sa maîtresse: il n'y a plus de raison pour que cela finisse. «Elle est étonnante,» dit madame Chopard, «elle sait tout, cette chère Adélaïde!... elle raisonne de tout avec une aisance extraordinaire.—C'est vrai,» dit M. Chopard, «elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... médecine que liqueur!... elle n'est empruntée pour rien.—Dans la moindre des choses, monsieur Bellequeue, elle montre son étonnante sagacité... Dernièrement, dans une soirée où nous sommes allés, elle a joué sur-le-champ au vingt et un; et sans l'avoir jamais appris.

»—C'est extraordinaire,» dit Bellequeue. «—Enfin,» reprend M. Chopard, «elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son père, et pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-là... hein?... Ah!... ah!... ah! il est bon celui-là...