»—Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous en prie!... Il est vrai que notre fille a reçu une superbe éducation... oh! nous n'avons rien épargné...—Elle a eu douze maîtres, et maintenant c'est elle qui est la maîtresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...»

Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari, Bellequeue reprend: «Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore marié cette belle demoiselle?—Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont manqué!... Mais Adélaïde est difficile... oh! elle est très-difficile... C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout ne peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est-à-dire un homme en état de lui tenir tête.

»—Diable!» se dit Bellequeue, «s'ils veulent un savant, je ne crois pas que Jean soit leur fait... C'est égal... essayons toujours.»

Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: «Je connais quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre fille.—Bah!—Ce n'est pas précisément un savant... mais c'est un gaillard bien en état de tenir tête à une femme... un beau garçon de vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.—Eh mais, tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?—C'est le fils de feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.—Le fils de ce pauvre Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout petit!—Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me semble?—Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un peu étourdi... il aime le plaisir, c'est de son âge; mais du reste il est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle. D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je puis répondre de lui.—S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs Adélaïde verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact étonnant.—Est-ce qu'elle se connaît en hommes, aussi?—En tout, mon cher ami.—Vous avez là une fille bien savante.—Je vous assure que son mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!—Écoutez, je ne veux point prendre de détours, je suis chargé par madame Durand de vous engager à venir, sans façon, dîner demain chez elle avec mademoiselle votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se plaisent. Madame Durand n'a point osé venir elle-même; mais entre parens qui désirent marier leurs enfans, on ne fait point de cérémonie. Acceptez-vous?—Ma foi, oui,» dit M. Chopard, «nous irons dîner... Eh bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dîner de pris... et nous tâcherons de ne pas l'avoir sur le cœur... hein?... Ah! ah! ah!... il est bon... sur le cœur!

»—C'est charmant!» dit Bellequeue. «Je vais aller prévenir madame Durand qu'elle peut compter sur vous demain.»

Au moment où Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adélaïde entrait dans l'appartement tenant un petit bocal à la main. Elle court d'un air folâtre à son père en lui disant: «Papa, papa, regardez donc mes prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme elles sont conservées... comme elles sont fermes... comme elles sont vertes!...

»—Superbes!» dit M. Chopard en passant le bocal à sa femme. «Tiens, regarde, madame Chopard.»

Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. «C'est de votre ouvrage, mademoiselle?» dit-il. «—Oui, monsieur. Oh! ce n'est rien ça... je veux maintenant conserver des grappes de raisin entières...—Des grappes de raisin!...» dit Chopard. «Elle est étonnante... elle finira par mettre tout à l'eau-de-vie!...»

Et le papa ajoute à l'oreille de Bellequeue: «Mon ami, vous conviendrez qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trésor dans un ménage...—Un véritable trésor... nous tâcherons de vous l'enlever. Au revoir, mes chers amis; à demain.»

Bellequeue fait un gracieux salut à mademoiselle Adélaïde, et s'éloigne pour prévenir madame Durand du succès de sa négociation. Quand le ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit à ses parens: «Est-ce que M. Bellequeue veut m'épouser?—Non, ma fille, non, ce n'est pas lui,» dit madame Chopard; «mais demain tu verras quelqu'un qui...—Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie le jeune Durand sans connaître ses intentions; il faut laisser faire le mystère et la sympathie, sans quoi le but est manqué.—C'est juste, monsieur Chopard, ne lui disons rien, à cette chère enfant; elle verra d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dînons chez eux. Le hasard fera le reste.