De son côté, madame Durand questionne son fils et cherche à savoir ce qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean paraît assez indifférent pour mademoiselle Adélaïde, il ne la trouve ni très-bien, ni trop mal, mais sa personne ne semble pas lui déplaire, ce qui est déjà beaucoup, et Bellequeue, qui connaît les goûts de son filleul, ne manque pas de lui répéter: «Avec cette femme-là, mon ami, un mari n'aura rien à faire depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son ménage... et ferait encore des fruits à l'eau-de-vie et toutes les liqueurs possibles.»

Rien à faire, cela plaisait beaucoup à Jean qui ne se connaissait à rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: «Ma foi!... si cela vous fait tant de plaisir ainsi qu'à ma mère que je sois marié... eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.»

Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard, savoir ce que l'on dit de son filleul. Il n'était pas aussi tranquille de ce côté, il craignait que les manières peu galantes de Jean n'eussent déplu à mademoiselle Adélaïde. C'est donc avec une certaine inquiétude qu'il se présente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.

«Comment donc!» s'écrie M. Chopard, «mais c'est un charmant garçon!... un original, mais un savant!...—Bah! vraiment, vous trouvez?» dit Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. «—Parbleu!... faites donc l'ignorant... Ma fille s'est bien aperçue tout de suite de la chose... Je vous répète que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y connaît...—Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous, voyez-vous, il aura apparemment caché son jeu!...—C'est possible, mais on n'en fait point accroire à ma fille... et quand elle a affirmé une chose...—Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui déplaît pas?...—Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne nous voir... qu'il cause avec Adélaïde...—C'est juste, c'est très-juste; je vous l'amènerai demain soir.—C'est cela, ils causeront, ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord connaissance avant de serrer le nœud... Serrer le nœud... oh! oh! oh!... pas mauvais, hein?...—Très-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je crois d'après cela que notre affaire s'arrangera...—Ma foi, je le crois aussi... Nous aurons un nœud frais... Oh!... qu'il est bon!... ah! ah!... Un nœud frais... Il est à la coque celui-là!...»

Bellequeue s'éloigne enchanté, il rentre chez lui rayonnant, et mademoiselle Rose s'aperçoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerçait sur son maître une certaine autorité, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.

«Oh! ce n'est rien,» répond Bellequeue d'un air malin. «—Vous mentez,» dit mademoiselle Rose, «je vois cela à votre nez!... Mais ce n'est pas moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour être si content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les cheveux!»

Cette colère fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant: «Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me rencontrait avec une femme, je suis sûr qu'elle se porterait à des excès.

»—Eh bien! monsieur,» dit Rose, «êtes-vous enfin fin décidé à me répondre?—Ma chère amie, j'allais tout te dire... mais tu es si pétulante...—Je suis ce que je suis... finissons.—Eh bien, je viens d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.—Qu'est-ce que c'est que cette affaire?—C'est... un mariage pour mon filleul.—Un mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?—Sans doute.—Un jeune homme de vingt ans!...—Vingt ans et demi bientôt.—C'est égal... cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir perdu la tête pour songer à marier un jeune homme qui ne songe encore qu'à s'amuser.»

Mademoiselle Rose se pinçait les lèvres et paraissait de fort mauvaise humeur; de son côté, Bellequeue prend un ton sévère en lui répondant: «Mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus des réflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.»

Rose se tait et retourne à sa cuisine. Pendant toute la journée elle ne dit plus rien; mais ce jour-là le poulet est brûlé, les côtelettes sont en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourné. Bellequeue fait un fort mauvais dîner, mais il se dit: «Pauvre Rose! je lui ai parlé trop sévèrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a négligé sa cuisine.»