Remettant à un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout à l'affaire qu'il a à cœur de terminer, Bellequeue, après son dîner, reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa bonne, se rend chez madame Durand, à laquelle il apprend les dispositions favorables de la famille Chopard.

Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle répond à Bellequeue: «Je savais bien que mon Jean n'avait qu'à se présenter pour tourner les têtes!... Mademoiselle Chopard doit se trouver très-flattée qu'il veuille bien la prendre pour femme!...—Sans doute,» dit Bellequeue, «mon filleul est bel homme... assurément; mais vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas à ce qu'on le trouvât savant!—Et pourquoi donc cela?» s'écrie madame Durand, «est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'à présent?—Non, ma chère commère, ce n'est pas cela... mais...—Eh bien! vous voilà comme son père, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi, j'ai toujours trouvé qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garçon d'esprit a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice, vraiment!... c'est bon pour les imbécilles, ce ne serait plus la peine d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.—Vous avez raison, assurément, mais...—Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que mon fils séduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.—Je n'en doute pas, ma chère commère, mais tenons-nous en à mademoiselle Adélaïde Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en suis certain, mon filleul excessivement heureux.—Oh! je n'en doute pas et ce mariage me convient beaucoup!—En ce cas veuillez donc prévenir Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.—Soyez tranquille, il y viendra.»

Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: «Mon filleul est un savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille, je ne courrai plus toute la journée pour les autres... je pourrai tout à mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'être jalouse, ne laissera plus brûler mon dîner.»

Madame Durand fait entendre à son fils qu'ils doivent une visite à la famille Chopard, et que mademoiselle Adélaïde aura beaucoup de plaisir à causer avec lui, parce qu'elle s'est aperçue qu'il était très-instruit.

«Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,» dit Jean, «et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout à l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bête.... Vous savez bien que je ne sais rien, ma mère, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.—Tu es trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-même tous tes talens.—Oh! çà! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!—Enfin, tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?»

Le mot visite avait toujours fait fuir Jean, qui, étranger à toutes les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se déplaisait dans un salon où il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie; cependant, vaincu par les sollicitations de sa mère, et s'étant aperçu d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait être fort à son aise, Jean consent à aller chez eux le lendemain soir.

Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invité quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient remplacé la chandelle, les housses des fauteuils et du canapé avaient été enlevées et laissaient briller un vieux satin bleu broché, qui depuis une quinzaine d'années n'avait vu le jour que six fois; on avait fait de la toilette; mademoiselle Adélaïde avait mis beaucoup de temps à sa coiffure, éprouvant pour la première fois un désir très-vif de plaire, et pour la première fois aussi, craignant de ne point y réussir; enfin M. Chopard avait rangé sur une console une douzaine de petits bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il ne manquait jamais de mettre en évidence lorsqu'un épouseur se présentait.

Trois voisins étaient déjà arrivés, et mademoiselle Adélaïde faisait la moue, parce qu'il était sept heures du soir, et que M. Jean ne venait point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientôt après la voix de Bellequeue qui donnait la main à madame Durand. La porte du salon s'ouvre... une cuisinière va pour annoncer, mais Jean la retient par son tablier en disant: «Nous nous annoncerons bien nous-mêmes. Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnaîtra pas?...» et faisant faire un demi-tour à gauche à la domestique, il pénètre dans le salon, ayant encore son chapeau sur la tête, et va frapper sur l'épaule du père Chopard en lui disant: «Comment ça va, mon vieux?»

M. Chopard se retourne, et aperçoit Jean qui a une redingote, des bottes crottées, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de sa mère et de Bellequeue n'ayant pu parvenir à le faire changer de toilette. Mais comme mademoiselle Adélaïde a trouvé M. Jean savant et original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la main en s'écriant: «Bonsoir, professeur!...» puis se tournant vers ses amis, M. Chopard leur dit à l'oreille: «Remarquez la mise négligée de ce jeune homme, c'est une suite de son originalité... Les savans ne s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.»

»—Alors,» dit un des voisins à un autre, «voilà un jeune homme qui doit être très-instruit.»