On reprend la partie, Jean se promène dans le salon, regarde jouer, chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adélaïde, toujours assise sur le canapé, le regarde de temps à autre en se disant: «Dieu! quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est amoureux de moi et désire m'épouser?... Car certainement il est amoureux de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M. Bellequeue l'a dit à papa.»

S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer avec elle, mademoiselle Adélaïde se décide à aller causer avec lui; elle se lève, reprend un ton gai, rit aux éclats au moindre mot que dit Jean, et finit par se laisser pincer les genoux et tâter le mollet sans se fâcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose à un original.

L'heure de se séparer arrive. Les parens sont enchantés, on se quitte de très-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore à son fils s'il a été content de mademoiselle Adélaïde, et Jean, qui a trouvé-très ferme tout ce qu'il s'est, permis de tâter, répond que la jeune personne paraît bien en état de se marier.

Les Chopard ont aussi interrogé leur fille pour savoir si le jeune Durand est toujours de son goût, et quoique Jean n'ait point été galant avec mademoiselle Adélaïde, quoiqu'il ne lui ait parlé que fort cavalièrement et se soit conduit de même, mademoiselle Adélaïde répond à ses parens: «Oui, certainement, il me plaît beaucoup, et je suis très-disposée à être sa femme.»

Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: «Il ne m'a fait aucun compliment, mais c'est égal, il me plaît... D'ailleurs, il est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par entêtement.»

Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il faut profiter de ses bonnes dispositions pour le mettre dans l'impossibilité de refuser la main de mademoiselle Adélaïde, il ne cesse de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperçoit mademoiselle Adélaïde il lui crie: «Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne pense qu'à vous; votre image le poursuit même quand il joue au billard, et vous êtes cause qu'il fait fausse queue.» A Jean, Bellequeue dit: «Tu as fait naître une terrible passion dans le cœur de mademoiselle Chopard, elle ne rêve qu'à toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer en tourtereau.»

Jean rit; mademoiselle Adélaïde soupire; et les Chopard disent à Bellequeue: «Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne vient-il pas nous voir?»

»—Singularité de caractère,» dit Bellequeue, «il ne peut pas se résoudre à faire l'amour comme tout le monde.»

Cependant à force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue parvient à réunir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement au milieu de la chambre, lui dit à l'oreille: «Prends la main de la demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honnêtes.»

»—Allons,» dit Jean, «si c'est l'usage, je le veux bien, moi.» Et s'avançant vers mademoiselle Adélaïde, il lui prend la main et la lui secoue comme à un ancien ami; aussitôt Bellequeue frappe sur le ventre de M. Chopard, en s'écriant: «C'est fini! les voilà fiancés!...