Mademoiselle Adélaïde ne répondait rien, mais elle soupirait et pensait que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pêches.

Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'était que dix heures, mais les rues du Marais étaient déjà désertes. En entrant dans la rue des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au voleur, et, au même instant, un homme passe en courant tout près de Jean, tenant encore à sa main un châle avec lequel il s'enfuit. Mais Jean l'a déjà atteint, il le saisit au collet, lui arrache le châle des mains et veut l'entraîner avec lui, lorsque le voleur lui dit: «Par pitié, ne me perdez pas!»

La voix de cet homme n'est pas inconnue à Jean, il éprouve un trouble indéfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lâché le collet du voleur; celui-ci s'enfuit, et Jean court alors près des deux dames qui avaient appelé du secours.

Ces dames dont la mise était élégante et la tournure distinguée, se tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur échappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les attaquer.

Jean rassure les dames et leur présente le châle qu'il a repris au voleur, en leur disant: «Est-ce là tout ce que le coquin vous emportait... Sacrebleu! je suis bien fâché de l'avoir laissé se sauver... Mais sa voix... il m'a semblé... ma foi!... Je l'ai lâché sans savoir ce que je faisais.»

Les dames se confondent en remercîmens; le châle volé était un beau cachemire, et valait bien la peine qu'on remerciât Jean. «Il m'a aussi emporté mon sac,» dit une de ces dames, «mais c'est une perte bien légère, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.»

Jean veut courir après le voleur pour lui reprendre le sac, mais les dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine inutile, et d'avoir seulement la bonté de les conduire jusqu'à une place de fiacre.

Jean offre le bras à ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui conte comment l'événement est arrivé. Les dames sortaient d'une maison de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les reconduisît, ne pensant pas qu'à dix heures du soir deux femmes courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point désert. D'ailleurs, leur intention était de prendre une voiture à la place la plus proche; mais à peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue, qu'un homme s'était approché d'elles, leur avait brusquement arraché un châle et un ridicule et s'était enfui aussitôt.

Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune à leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage lorsqu'il vient de nous arriver un événement dont nous sommes encore troublés. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'années, l'autre devait être encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de remercîmens, puis se disaient réciproquement: «C'est votre faute, ma chère, si nous avons été attaquées!...—C'est plutôt la vôtre, ma bonne amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...—Que voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous n'avez pas voulu...—Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente que sa maîtresse! Je ne voulais pas qu'elle prît cette peine.—Heureusement nous en sommes quittes à bon marché!...—Grâce à monsieur!...—Mais j'ai eu bien peur!...—Eh moi donc!... Cependant j'ai crié bien fort... La perte du châle n'était pas un grand malheur! mais je craignais tant que ce misérable ne revînt sur nous et qu'il nous tuât!...—Ah! monsieur! nous vous devons peut-être la vie!»

A tout cela Jean répondait: «Parbleu! ce que j'ai fait est tout naturel!... Je regrette seulement d'avoir lâché le coquin sans lui avoir fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas à retourner sur vous quand je l'ai arrêté, il se sauvait au contraire à toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...»