Jean ne juge pas nécessaire de raconter à sa mère son aventure de la veille: après avoir déjeuné, il met le petit sac de soie et tout ce qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de madame Caroline Dorville. Arrivé rue Richer, Jean demande madame Dorville dans la première porte cochère, et le portier lui répond: «Madame Dorville! je ne connais pas ça... Ça n'est pas ici...»
Jean va s'éloigner, le portier le rappelle en lui disant: «Dites donc, monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-là? Qu'est-ce qu'elle fait?»
»—Avez-vous une madame Dorville dans votre maison?» répond Jean d'un ton brusque. «—Non, monsieur... mais...—Mais alors, qu'avez-vous besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?»
Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner à sa loge en murmurant: «Il est bon celui-là... il ne veut rien dire, et il demande quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera à lui répondre sans vouloir s'instruire?»
Jean entre dans une autre maison. Là, il trouve une portière qui lui fait la même réponse et les mêmes questions, et à laquelle il tourne encore les talons, en se disant: «Il paraît que la curiosité tient à l'état. Mais tout cela ne m'apprend pas où demeure cette dame; est-ce qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il paraît que madame Dorville n'est pas très-connue dans le quartier... Cela fait son éloge, et je me défie de ces femmes que tout le monde connaît.»
Mais à la troisième porte où Jean s'adresse, le portier lui répond: «C'est ici, monsieur, montez au second.»
Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son parrain, en se disant: «Cette dame n'est peut-être pas encore levée; il n'est que dix heures et demie, une petite maîtresse n'est pas visible de si bonne heure...»
Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans façon qui lui est ordinaire: «Madame Caroline Dorville... est-ce ici?—Oui, monsieur.—Y est-elle?—Oui, monsieur.—Est-elle levée?»
La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manières; cependant elle lui répond encore: «Oui, monsieur, madame est levée.—Je voudrais lui parler...—Votre nom, monsieur, s'il vous plaît?—Mon nom ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connaît pas; mais qu'est-ce que ça fait, est-ce qu'on ne peut pas parler à votre maîtresse sans dire d'abord son nom?... Dieu que de cérémonies!—Mais, monsieur...—Allez lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose à lui remettre...»
La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'éloigne en lui disant qu'elle va prévenir sa maîtresse. Jean se jette sur un beau canapé de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est décoré avec élégance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi qu'une harpe.