«Grand genre tout-à-fait!» se dit Jean; «femme à la mode... coquette... minaudière sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas très-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit, j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-maîtresses devant lesquelles il faut prendre garde à tout ce qu'on dit de peur d'offenser le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les robes à froufrou!... les...»

Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on pouvait être petite-maîtresse et avoir des qualités, et se dit: «Cela ne me va guère de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma personne depuis le matin jusqu'au soir.»

Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir de vingt à vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes élégantes et bien prises, la grâce de ses mouvemens, donnent quelque chose de séduisant à sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux bruns ont un éclat qui vous attire sans vous éblouir et sans vous forcer de baisser les vôtres; au contraire, leur aimable expression donne le désir de les regarder encore, et ces yeux-là sont de ceux qu'on aime surtout à rencontrer.

Un nez à la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des couleurs un peu prononcées et des sourcils bien dessinés, complétaient l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orné d'une belle chevelure d'un châtain-clair, dont les boucles, arrangées avec goût, formaient de grosses touffes sur chaque côté de cette charmante physionomie.

Cette dame s'est approchée de Jean, qui s'est levé à son aspect. D'un air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut; mais Jean, au lieu de répondre sur-le-champ à cette question, examine quelques instans la jeune dame, et s'écrie enfin: «Que le diable m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non plus sans doute?...»

La jeune femme regarde Jean, et cherche à se rappeler ses traits en balbutiant: «Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne sais...—Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des Trois-Pavillons, ai arrêté un coquin qui vous emportait un châle.—Quoi! c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.—Il n'y a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouvé aussi ce petit sac, qui est, à ce que j'ai pensé, celui que le voleur vous avait enlevé, et qu'il aura jeté par peur au moment où je l'ai saisi au collet.—Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bonté...—Il n'y a pas de bonté là-dedans, madame; ce sac est à vous, je vous le rapporte, c'est tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...»

Jean saluait et se disposait à s'éloigner; madame Dorville le retient. Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si cavalièrement, celui qui, la veille, a été son protecteur, sa réserve a fait place à un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide politesse qu'elle engage Jean à s'asseoir un moment et à ne point s'éloigner aussi vite.

Jean est peu habitué à se soumettre aux désirs d'une dame. Cependant le ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se reposer, que Jean s'arrête, demeure un instant debout sans trop savoir ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir près de madame Dorville.

La jolie femme, qui joint à ses grâces et à ses attraits beaucoup d'esprit et d'usage du monde, a vu d'un coup d'œil que Jean n'a aucune habitude de la société; loin de chercher à augmenter l'embarras qu'elle aperçoit dans les manières du monsieur qui est devant elle, elle feint de ne point le remarquer, afin de le mettre plus à son aise. En effet, malgré son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouvé en pareille compagnie, a de la peine à s'exprimer, et se tient fort gauchement assis près de la petite-maîtresse.

«Vous avez donc aussi retrouvé ce sac, monsieur?» dit la jeune femme, qui s'aperçoit qu'il faut qu'elle commence à parler si elle veut que la conversation s'engage. «—Oui, madame... oui, en vous quittant... Après vous avoir laissée dans le sapin, j'ai repris la rue où je vous avais rencontrée; j'ai vu quelque chose briller à mes pieds... et j'ai ramassé cela. J'ai regardé ce qu'il y avait dedans... c'était bien ce que vous aviez dit, et...—Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter vous-même. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.—Oh! pas du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance là-dedans... D'abord je n'ai rien qui m'occupe; je flâne toute la journée en mangeant le bien de mon père et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce qui est quelquefois bigrement sciant!...»