Ici la jeune dame comprime une légère grimace, et recule un peu sa chaise de celle de Jean.
«J'ai mieux aimé vous rapporter ce sac moi-même que de le confier à quelque imbécille qui se serait trompé ou ne vous aurait pas trouvée...—Mais, monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon adresse?»
Cette question embarrasse un moment Jean, qui répond enfin: «Comment j'ai su... votre nom?...—Oui, car vous avez bien demandé madame Dorville... Caroline Dorville même... Ainsi vous savez jusqu'à mon nom de baptême, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien de cela.—C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui vous appartenait... ma foi, madame, après avoir regardé dans le sac pour m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouvé, j'ai visité votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...»
La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperçoit et s'écrie: «Cela vous fâche peut-être, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens pour obtenir quelques renseignemens...»
Un léger sourire reparaît sur les traits de Caroline, qui répond à Jean d'un air affectueux: «Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne m'attendais pas à ce que quelques pensées... quelques notes prises au hasard, seraient connues d'un étranger... et... convenez que c'est fort drôle, monsieur.»
La jolie femme ne peut s'empêcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle pense à ce qu'il a lu, lui répond: «Mais, oui, il y a des choses assez drôles en effet.»
Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble réfléchir, peut-être cherche-t-elle à se rappeler tout ce qui est tracé sur son souvenir. Quant à Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre ses dents. La jeune dame le regarde un moment à la dérobée, et un léger sourire paraît de nouveau sur ses lèvres. Jean murmure en regardant un tableau qui est en face de lui: «C'est bien, ça—c'est fièrement bien!... Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est un particulier qui se trouve mal dans une église?...—C'est la mort du Tasse, monsieur.—Ah! c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-là... Il est tout en noir. Il paraît que c'est un médecin de l'endroit.»
Madame Dorville se mord les lèvres, et regarde Jean d'un air surpris; mais celui-ci ne s'en aperçoit pas, et, continuant ses remarques sur les tableaux, s'écrie: «Ah! voilà qui est plus gai... On danse là-dedans, c'est sans doute une fête... Mais au costume de tous ces gens-là, je présume que ça se passe dans, le carnaval...—Ce sont les noces de Thétis et Pélée.—Thétis et Pélée?... Quels fichus noms pour des époux!—Ce sont des dieux...—Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en a qui sont bien laids... Le Pelé c'est probablement ce gros qui est là-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tête... Et c't autre qui s'est déguisé en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans doute le premier garçon de la noce qui vient faire des farces?—C'est la Discorde, monsieur.—Ah! c'est la Discorde...—Vous ne connaissez donc pas le jugement de Pâris?—Le jugement de Pâris? Non... Je connais dans mon quartier un Pâris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas qu'il ait jamais été juge dans aucune affaire.»
La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux éclats, et Jean, se tournant vers elle, lui dit tranquillement: «Est-ce que c'est moi qui vous fais rire, madame?»
Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui répond enfin: «Oui, monsieur.—Ah!... j'ai donc dit quelque bêtise?...—Je ne dis pas cela, monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu franche...—Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y a rien que j'aime comme la franchise, ça met tout de suite à l'aise... et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme à cérémonie. Que vouliez-vous me dire, madame?—Que je suis étonnée, monsieur, de votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien... c'est-à-dire vous n'avez pas d'état qui prenne tout votre temps?—Non, madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon père était herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estimé dans le quartier, je m'en flatte... il parlait latin, et connaissait à fond la propriété des simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais à rien... Ça m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'école; j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aimé être libre comme les pierrots... Bref, mon père me fouettait pour que j'apprisse la botanique; mais ma mère m'embrassait, me donnait de l'argent, et me disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre père est mort... sans être fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma mère, qui, depuis long-temps, a quitté le commerce. J'ai douze mille livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame, vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.»