La franchise de Jean plaît à Caroline, qui lui répond: «Vous avez suivi vos penchans... Chacun est maître de ne faire que ce qui lui plaît.—Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.—Vous avez préféré une vie... libre... aux plaisirs que l'on goûte dans le monde, dans la société, où, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper un rang agréable...—Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas aller en société quand ça me fait plaisir?—Oh! je ne dis pas cela, monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les coutumes du monde vous ennuyaient.—Ah! que voulez-vous!... je trouve si incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses insignifiantes... d'être obligé de faire de la toilette... de se lever à chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que tout cela vous amuse, vous, madame?»
La jeune femme sourit encore de la question et répond à Jean: «Tout dépend, monsieur, de la direction que l'on donne à nos penchans. Dans l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goûter dans l'étude de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes qui encourageaient mes faibles talens était une récréation pour moi, et j'ai trouvé des charmes dans la société, où je jouissais de l'esprit des autres et tâchais d'acquérir de nouvelles connaissances qui pussent me mettre à même de n'être pas trop déplacée dans le monde avec lequel je devais vivre...»
Jean secoue la tête et murmure: «C'est juste... comme vous dites, tout dépend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous aurons de l'eau aujourd'hui!...»
La jolie femme se mord encore les lèvres, tandis que Jean regarde au plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lève et fait à Jean un salut gracieux en lui disant: «Je serai toujours reconnaissante, monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à mon amie. Lorsque vous passerez dans mon quartier, j'espère que vous voudrez bien vous reposer un instant chez moi.»
Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en aille; il se lève, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant: «Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour moi, je puis... Ne vous dérangez donc pas... je trouverai bien la porte...»
Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgré lui, se sentait très-embarrassé, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve là, s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de nouveau, ôte et remet trois fois son chapeau, et respire à son aise, quand la porte du carré est enfin refermée sur lui.
«Sacredié! que c'est bête d'être embarrassé comme cela devant une femme!» se dit Jean en retournant dans son quartier. «Je vous demande un peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffée en bonnet ou en cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est pas toujours une femme? Et pourtant, malgré moi, je me sentais tout bête auprès de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable... c'est-à-dire aimable... de ces manières un peu minaudières... mais non, quoique ça! pas trop de prétentions... Un air assez bon enfant, malgré sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est très-jolie... c'est une justice à lui rendre... Une figure douce... des yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqué la couleur... mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands yeux à fleur de tête, mais, à côté de ceux de cette dame, ça me fait l'effet d'un œil de verre auprès d'un œil naturel. Par exemple, je ne crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adélaïde, et qu'elle me trouve savant!... Ça ne me fait pas du tout cet effet-là; il est certain que pour me trouver savant, il faut ne se connaître qu'en noyaux de pêches. Cette dame a aussi une voix fort agréable... il me semble qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi douce, ça ne fatigue pas à entendre... Ce n'est pas la voix de mademoiselle Chopard; celle-là pourrait commander les manœuvres d'un régiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop comment... c'est drôle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux écouter en ne disant cependant que des choses toutes simples!...»
Jean était déjà arrivé chez lui, car, tout en pensant à la dame au souvenir, il ne s'était pas aperçu de la longueur du chemin.
CHAPITRE XVI.
CAROLINE.