Pendant que Jean fait ses réflexions sur la personne avec laquelle il vient de se trouver, mettons-nous à même de faire aussi les nôtres; c'est toujours une connaissance agréable que celle d'une jolie femme, surtout lorsqu'à ses charmes elle semble joindre des qualités et de l'esprit.
Caroline était fille d'un riche négociant nommé Grandpré, qui, tout entier à son commerce, n'avait que peu d'instans à donner à sa femme et à sa fille, quoiqu'il les aimât l'une et l'autre fort raisonnablement; mais madame Grandpré chérissait sa Caroline, et, ayant eu elle-même une bonne éducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.
Caroline eut des maîtres de musique, de dessin, de langues étrangères; les leçons de sa mère, les caresses dont elle récompensait ses progrès, et une grande facilité pour l'étude, lui firent surmonter rapidement les difficultés qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait agréablement, s'accompagnait très-bien avec la harpe ou le piano, et dessinait avec goût. Sa mère était fière de ses talens et disait souvent à son époux: «Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de plus, elle est bonne et modeste.
»—Tant mieux, tant mieux,» répondait M. Grandpré, «je lui ferai faire un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de rentes.»
On voit que pour M. Grandpré, comme pour la plus grande partie du genre humain, l'argent était tout. Madame Grandpré ne pensait pas absolument de même; elle trouvait que sa Caroline était assez jolie pour inspirer de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de rentes, qui ne pouvait tarder à se présenter, fût un beau jeune homme capable de faire éprouver aussi un tendre sentiment à sa fille.
Quant à Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa mère, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait à peine songer à l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec ses parens en société, au bal, en soirée, sans doute quelques jeunes gens galans lui avaient déjà adressé de ces propos flatteurs qui font rougir de plaisir la moins coquette et commencent à faire penser l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des choses plus douces à entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son âge, Caroline mêlait encore sa mère à tous ses projets de bonheur.
A cette époque, une faillite considérable, dans laquelle M. Grandpré se trouva enveloppé, ruina presque entièrement cette famille; c'est-à-dire qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que près de trois mille livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches, il y en a d'autres qui se trouvent ruinés; tout dépend de la position que l'on occupe dans le monde.
M. Grandpré ne put supporter ce revers: habitué aux grandes affaires, aux spéculations, à tous les avantages que donne l'opulence, il ne se fit pas l'idée de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire sensation à la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis à gronder, des lettres à signer et des ordres à donner. Les gens qui n'ont point par eux-mêmes un mérite réel, ne peuvent supporter les revers de fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privés de cet or qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront plus rien, et retomberont à terre comme ces ballons que le vent ne soutient plus.
Six semaines après cette faillite, M. Grandpré mourut de la révolution qu'elle lui avait causée.
Restée pour consolation à sa mère, Caroline redoubla de soins, de zèle, de tendresse. Elle lui disait chaque jour: «Maman, puisque nous avons encore mille écus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si tu trouves que ce n'est pas assez, eh bien! je travaillerai, je ferai usage de mes talens, je donnerai des leçons de musique. Tu m'as dit cent fois que c'était une ressource contre l'adversité, et qu'il n'y avait que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.»