Madame Grandpré embrassait sa fille et lui répondait: «Nous avons bien suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu cherches des ressources dans tes talens. Si cela était nécessaire, je n'en rougirais pas!... Grâce au ciel! le préjugé qui pesait jadis sur les artistes est allé rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont fait justice. Mais, avec mille écus, nous pouvons exister encore honorablement; sans doute, il faudra quelques réformes dans notre toilette, de l'économie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune, c'est pour toi, ma fille, que je croyais appelée à tenir un rang dans le monde, où tu étais si bien faite pour briller!...—Moi, ne serai-je pas toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connaître l'ennui avec les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est là la véritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans l'adversité, et nous fournit même les moyens de pourvoir à notre existence.»

La mère et la fille s'arrangèrent donc pour vivre avec ce qui leur restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi heureuse que lorsqu'ils étaient dans l'opulence. A seize ans, il faut si peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec quelques amis que l'on avait conservés, une partie de spectacle, c'étaient de grands plaisirs pour Caroline. A la vérité, pour aller en société, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on portait long-temps le même chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherchée; quelquefois même on plaît davantage. Caroline entendait toujours un murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de graces! arrivaient souvent à ses oreilles; et, sans être coquette, on sait toujours à qui de telles choses sont adressées. Pouvait-elle donc regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux qu'il ne lui manquait rien?

Madame Grandpré était moins philosophe que sa fille, parce qu'elle n'était plus dans l'âge des illusions, ou plutôt parce qu'en vieillissant, il nous en faut beaucoup pour être médiocrement heureux. Il lui était pénible d'aller à pied après avoir eu cabriolet; d'être logée au troisième, dans un simple appartement, après avoir habité au premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, après avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et, de temps à autre, il lui échappait quelques exclamations, qui prouvaient à Caroline que sa mère regrettait sa fortune. Caroline courait alors dans les bras de sa mère, et cherchait à la distraire. Madame Grandpré assurait à sa fille qu'elle s'était trompée sur le motif de ses soupirs, mais Caroline voyait bien que sa mère cherchait à s'abuser elle-même. Enfin, madame Grandpré, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord dans le mari de sa fille un jeune et beau garçon, fait pour inspirer de l'amour, se disait maintenant: «Ah! elle ne trouvera pas un époux qui lui apportera trente mille livres de rentes!...» C'est ainsi que nous changeons avec les événemens; et l'on dit que nous sommes des girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation, dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous changeons de sentimens.

Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mère; celle-ci espérait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune. Madame Grandpré ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche généralement les dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime surtout dans une jeune personne, celles-là trouvent aussi des époux. Il serait trop malheureux que l'argent seul fît les mariages, et que les vertus, les graces, ne fussent comptées pour rien dans un engagement destiné à nous faire connaître les plus doux sentimens de la nature.

M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpré; il fut d'abord séduit par sa charmante figure, il fut ensuite captivé par des talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement à se rendre agréable à ses amis, sans songer à en tirer vanité. M. Dorville fut étonné de trouver réuni tant de graces, de mérite et de modestie; cependant, il voulut étudier quelque temps le caractère de Caroline pour s'assurer si ce qui le séduisait dans le monde reposait sur ces qualités solides qui seules nous rendent heureux dans notre intérieur.

Le résultat des observations de M. Dorville fut toujours à l'avantage de Caroline, et il résolut d'en faire sa femme. M. Dorville était un homme de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord sévère, ayant une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il avait quatorze mille livres de rente et une décoration qu'il avait bien gagnée.

A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion. M. Dorville, qui n'était ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion sur tout cela; il alla droit à madame Grandpré, et commença par où finissent les amans honnêtes, par demander la main de la demoiselle.

Madame Grandpré fut très-flattée de cette demande. M. Dorville portait un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'était un fort bon parti pour sa fille, c'était plus qu'alors on n'osait espérer. Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonnés, et qu'il n'était pas joli garçon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame Grandpré ne tenait plus à ces bagatelles-là. Cependant elle ne promit rien à M. Dorville, elle ne voulait pas contraindre ça fille, mais elle lui laissa voir combien elle serait charmée de le nommer son gendre.

Lorsque Caroline apprit par sa mère que celui qui demandait sa main était M. Dorville, elle fit une légère grimace et ne parut nullement enchantée de sa recherche. Madame Grandpré appuya sur tous les avantages de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la réputation d'honneur, de probité, de M. Dorville. Tout cela était fort beau sans doute, mais à seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois à l'amour, à l'hymen; et, dans les rêves de sa jeune imagination, l'honneur et la probité ne suffisent pas pour captiver son cœur. Caroline répondit à sa mère qu'elle ne désirait pas se marier et qu'elle se trouvait parfaitement heureuse près d'elle, avec ce qui leur restait.

Madame Grandpré n'insista pas; mais Caroline s'aperçut bientôt que sa mère était souvent triste, mécontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle éprouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et, toujours bonne, toujours prête à sacrifier ses désirs à ceux des autres, Caroline dit à sa mère, qu'après y avoir bien réfléchi, elle acceptait l'époux qui se présentait. Un mois après elle était madame Dorville.