Madame Grandpré habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline n'éprouvait point près de son époux ces doux épanchemens, fruit d'un amour réciproque, du moins avait-elle pour lui une sincère amitié, et elle jouissait de nouveau de tous les avantages que donne la fortune. Madame Grandpré fut pendant deux ans témoin d'une union où la différence d'âge n'avait jamais amené une querelle, et elle mourut tranquille sur l'avenir de sa fille.
Mais un an après, M. Dorville, dont la chasse était le goût dominant, y fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reçut une balle destinée à un lièvre. Caroline se trouva donc veuve à dix-neuf ans, et entièrement maîtresse d'elle-même, avec environ dix-sept mille livres de revenu.
Le mariage donne à la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde. Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beauté et ses talens, la jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux adorateurs et des aspirans à la succession du défunt; mais après avoir passé son printemps à faire les volontés des autres, Caroline se promit de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa liberté sans avoir consulté son cœur.
Nous connaissons à présent Caroline; ajoutons à ces détails qu'elle a maintenant près de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa position dans la société, lui ont donné cet aplomb, cette aimable confiance, qui laissent plus de liberté à l'esprit, plus de gaîté au caractère, et permettent à la beauté de faire usage de tous les avantages qu'elle a reçus de la nature. Caroline n'était point devenue coquette, mais elle n'était pas fâchée de plaire; elle ne faisait point de frais pour s'attirer des hommages, mais elle ne les repoussait pas; enfin c'était une de ces femmes charmantes qui font les délices de la société, et sur le compte desquelles les autres femmes s'étonnent de ne pouvoir médire.
Après avoir reçu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont elle pût rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui avait pu apprendre son nom et son adresse.
Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les toilettes, et se disait: «Tout cela a dû paraître bien futile à ce jeune homme... qui n'a rien du tout d'un homme à la mode... qui n'en a même pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui n'est pas mal, il n'ait aucune éducation! Mais quelles manières!... quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...»
Caroline trouve les vers qui lui ont été adressés et se dit: «C'est cela qui lui a fait connaître mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis d'écrire dans mon souvenir un jour que je l'avais oublié sur mon guéridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose à ces vers... Il a compris cependant que cela s'adressait à la maîtresse du souvenir... Et mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgré son ignorance... je ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garçon!... il ne savait comment s'en aller! Si je ne m'étais pas levée, il serait resté là jusqu'à demain!...»
Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une quarantaine d'années entre dans le salon de madame Dorville qui court au-devant d'elle en s'écriant: «Ah! je suis bien contente de vous voir.—Ma chère amie, je viens savoir si vous êtes remise de notre frayeur d'hier... Quant à moi, je vous avoue que j'ai très-mal dormi cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon appartement, et regardé cinq ou six fois sous mon lit et dans mes armoires; mais c'est égal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai rêvé qu'il m'en tombait trois par ma cheminée!
»—Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la suite de notre aventure?...—Comment! il y a une suite?—Tenez... regardez: voilà mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien perdu.—Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?—On vient de me rapporter tout cela...—Qui... le voleur?—Oh! non pas! mais ce monsieur qui hier au soir a arraché mon châle au voleur et nous a reconduites jusqu'à une voiture.—Eh bien?—Eh bien, il a retrouvé aussi mon sac en repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.—Oh! c'est bien singulier... Ma chère amie, est-ce que ce ne serait pas un mouchard, que cet homme-là?—Oh! quelle idée!... un tout jeune homme!... à qui nous avons, à qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous aviez causé avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas cette idée.—Vous l'avez donc vu?—Certainement, il est venu lui-même, et il n'a voulu remettre ce sac qu'à moi.—Comment est-il au jour, cet homme-là? Moi, j'étais si troublée hier que je n'ai pas songé à le regarder.—Mais il n'est pas mal...—Il m'a paru grand.—Oui... assez grand...—Un air commun, à ce que j'ai pu voir.—Non, pas précisément l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe à quinze pas!...—Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...—Ma chère, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service qu'il m'avait rendu?—Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe, moi!... c'est corps-de-garde tout-à-fait.—Du reste, ce jeune homme est fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plaît. Il m'a sur-le-champ conté toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son père, qui était dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mère et possède douze mille livres de rentes.—Douze mille livres de rentes, et ne pas savoir se présenter en société! c'est impardonnable...—Il m'a avoué qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...—Il doit être bien gentil dans un salon, ce monsieur-là.—Vous pensez bien qu'il ne s'y plaît pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au billard!...—Ah! mon Dieu! mais il doit être fort grossier dans ses propos, ce garçon-là!—Non, il a été très-poli... sauf quelques jurons qui lui sont échappés...—Ah! ça me ferait mal aux nerfs!—Cependant après le service qu'il m'avait rendu, après la peine qu'il avait prise de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager à monter, lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuadée qu'il ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.—C'est fort heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?... Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remercié, et on ne peut pas pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.»
Caroline ne répond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne s'occupe plus de M. Jean.