Le lendemain, le colonel n'était pas en état de se lever; il avait mal passé la nuit, et sa blessure, irritée par la fatigue qu'il avait éprouvée depuis plusieurs jours, et par l'impatience qui échauffait son sang, prenait un caractère fort alarmant. Le bon Carll, qui était un peu médecin, lui mit un appareil sur la jambe, et lui ordonna la plus grande tranquillité; c'était bien ce qui faisait le plus damner le colonel; mais il fallut se soumettre à la nécessité.
Le postillon partit pour Strasbourg, avec ordre de ramener sous peu des chevaux. Le colonel et Mullern étaient depuis huit jours dans la maison isolée, lorsque le propriétaire revint de son voyage. Le colonel était au désespoir d'être ainsi à la charge d'une personne qu'il ne connaissait pas; mais M. de Monterranville, en apprenant ce qui s'était passé dans sa maison, loua beaucoup la conduite de Carll, et monta dans la chambre du colonel, afin de l'assurer du plaisir qu'il éprouvait d'avoir pu lui être utile dans cette fâcheuse circonstance.
Le colonel était dans son lit, et s'entretenait avec Mullern de la conduite de Henri, lorsque son hôte entra dans sa chambre; il s'approcha du lit du colonel, en lui disant que, quoiqu'il fût désespéré de l'accident qui lui était arrivé, il se félicitait de ce que c'était dans sa maison qu'il avait trouvé du secours. Pendant que le colonel répondait à ces discours obligeants, Mullern s'était retiré de côté, et s'amusait à considérer les traits de ce nouveau personnage.
M. de Monterranville était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, maigre, d'un teint olivâtre, les yeux vifs et perçants lorsqu'il regardait quelqu'un en face, mais il les tenait ordinairement baissés: du reste, d'une figure assez belle et d'une tournure distinguée.
«Je n'aime pas cet homme-là, se dit en lui-même Mullern, après avoir considéré M. de Monterranville; ou je me trompe fort, ou il n'est pas franc dans ses discours.»
Quant au colonel, il remercia beaucoup le propriétaire de la maison, et se félicita d'être si bien tombé. Ce dernier le quitta en le priant de faire comme chez lui.
Lorsqu'il fut parti, Mullern fit part à son colonel de ses pensées relativement à leur hôte; mais le colonel le traita de visionnaire, et ne partagea pas son opinion.
La chambre où couchait Mullern se trouvait positivement en face de celle du maître de la maison; seulement, comme elle était un étage plus haut, il pouvait distinguer, par-dessus les demi-rideaux qui étaient aux fenêtres, ce qui se passait dans l'appartement de ce dernier.
En rentrant se coucher, Mullern faisait ses conjectures sur la personne chez laquelle ils étaient: tout en réfléchissant, l'heure s'écoula, et il vit à sa montre qu'il était près de minuit. Il se leva pour éteindre sa chandelle, et, en passant près de sa fenêtre, aperçut de la lumière dans la chambre de M. de Monterranville; la curiosité et le désir de voir s'il ne découvrirait pas quelque chose qui pût justifier ses idées, l'engagèrent à regarder un moment chez son voisin. Il éteignit sa chandelle pour qu'on le crût couché, et se posta doucement dans une encoignure de sa croisée.
Il resta assez longtemps dans cette position sans rien voir; ennuyé d'attendre inutilement, il allait se coucher, lorsqu'il aperçut M. de Monterranville se promenant à grands pas dans sa chambre, comme un homme absorbé dans ses réflexions; il le vit ensuite ouvrir son secrétaire, en tirer plusieurs sacs d'argent, les examiner, en compter quelques-uns, puis laisser tout cela pour retomber dans ses rêveries. Ennuyé de ne pas en voir davantage, Mullern prit le parti de se coucher, fort mécontent de ne pouvoir deviner ce que tout cela voulait dire.