Le lendemain, même manége de la part de Mullern, même conduite de M. de Monterranville, si ce n'est qu'il ne toucha pas à son secrétaire; mais il continua de se promener lentement, s'arrêtant quelquefois pour se frapper le front, ou bien se jetant sur une chaise dans l'attitude du plus violent désespoir.
Mullern finit par envoyer au diable son hôte et ses promenades mystérieuses, et se coucha, en pensant que M. de Monterranville était somnambule, ou qu'il avait des accès de folie.
Cependant le temps s'écoulait, la blessure du colonel se guérissait, mais lentement. Ennuyé de ne point avoir de nouvelles de Henri, et voyant bien qu'il ne pourrait courir de longtemps sur ses traces, il résolut d'envoyer Mullern en avant, pour apprendre enfin où les choses en étaient, et il le fit venir dans sa chambre pour lui faire part de son projet.
«Mullern, lui dit-il, quand ils furent seuls, je ne puis résister à mon impatience, il faut absolument que je sache ce que fait maintenant Henri.—Mille bombes! mon colonel, croyez-vous que je ne le désire pas autant que vous, et que je ne fume pas aussi de vous voir encloué dans votre lit comme une vieille pièce de quarante-huit?... Mais que voulez-vous, mon colonel! il faut prendre courage...—Écoute, Mullern, si tu le veux, j'attendrai plus patiemment ma guérison.—Si cela dépend de moi, mon colonel, vous savez que vous n'avez qu'à parler.—Eh bien, en ce cas, mon cher Mullern, tu vas partir pour Strasbourg, et courir sur les traces de Henri.—Quoi! mon colonel, vous voulez que je vous laisse seul dans cette vieille citadelle démolie?...—Pourquoi pas?—Ayant pour toute compagnie un homme qui ressemble assez à un orang-outang?—Songe donc que bientôt je serai guéri, et qu'alors j'irai te rejoindre.—Ce sera à regret que je vous quitterai, mon colonel; mais cependant, puisque vous le voulez, je dois obéir.—N'oublie pas, Mullern, que les moments sont précieux! Tu sais ce qu'on nous a dit de Henri!... Je tremble qu'il ne soit déjà marié!...—Ah! laissez donc, mon colonel; il n'osera jamais faire une telle sottise sans votre consentement... D'ailleurs, si cela est...—Si cela est...—Oui, mon colonel, qu'est-ce que je ferai, si cela est?—Ma foi!... tu feras... ce que tu jugeras convenable; mais si, comme je l'espère, cela n'est pas, alors fais en sorte de voir l'objet qui captive le cœur de notre jeune homme, et surtout ne te laisse pas tromper par les apparences!...—Soyez tranquille, mon colonel, ce n'est pas à moi qu'on en revend, surtout en fait de femmes; et la prude la plus pincée ne me prendrait pas dans ses filets.»
La chose une fois arrangée, Mullern s'occupa de son départ: le postillon avait depuis longtemps ramené les chevaux qu'on lui avait demandés; Mullern en monta un; et, après avoir bien recommandé son maître au vieux Carll, qu'il aimait beaucoup mieux que le maître de la maison, et fait ses adieux à son colonel, il prit au grand galop la route qui devait le conduire près de son élève.
Nous allons laisser le colonel chez M. de Monterranville, et voir un peu ce que fit Mullern à Strasbourg.
CHAPITRE IX.
ENCORE UN GRENIER.
Mullern arriva à Strasbourg sur les neuf heures du soir, et entra au Cheval blanc, première auberge qui se trouva sur son passage. «Allons vite, à souper pour moi et pour mon cheval, dit Mullern en entrant dans une salle de l'auberge, où plusieurs voyageurs étaient rassemblés autour d'une table.—Monsieur va être servi,» dit d'une petite voix flûtée une grosse dondon qui paraissait supporter à elle seule toutes les fonctions de la maison.
Mullern s'approche de la cheminée en attendant qu'on le serve; mais tout d'un coup les voyageurs et les gens de l'auberge partent d'un éclat de rire en regardant le nouvel arrivé. Celui-ci, qui n'était pas endurant, et n'aimait pas qu'on lui rît au nez sans qu'il sût pourquoi, commença par relever ses moustaches, et prenant un air rébarbatif: «Me direz-vous, messieurs, quelle est la cause de vos ricanements?—Eh! parbleu! vous devez bien voir que c'est vous,» répondit un homme à moustaches, ayant une grande rouillarde à son côté, et offrant assez la mine d'un recruteur ou de ces gens qui cherchent à dîner gratis, en payant à coups de poing. «Ah! c'est moi, dit Mullern en le toisant de la tête aux pieds; et que trouves-tu donc de risible dans ma physionomie?—Regarde ta culotte par derrière, et tu verras que ce n'est pas ta physionomie qui nous fait rire.»
Mullern regarda aussitôt, et vit que le mouvement du cheval et le galop qu'il avait couru l'avaient tellement déchirée, qu'il montrait son postérieur à tous les regards, ce qu'il aurait dû sentir; mais la chaleur de sa course l'avait empêché de s'en apercevoir. «Comment, c'est cela qui te fait rire? dit Mullern au recruteur; parbleu! il faut que tu n'aies jamais vu de derrières de ta vie, pour rire ainsi en regardant le mien!—Il est vrai qu'il n'en vaut pas la peine, répondit celui-ci.—Pas la peine! reprit Mullern en le regardant de travers; je crois que tu te trouverais bien content d'en avoir un pareil, et je ne te conseille pas de t'en moquer.»