Mullern, qui lui en voulait beaucoup depuis l'aventure de sa culotte, lui allonge, au nom de Jeanfesse, un coup de pied qui le fait retomber sur le malheureux objet de sa méprise. Le recruteur se relève et saute sur Mullern, en saisissant une fourche qui se trouve près de lui; Mullern lâche sa chandelle pour attendre de pied ferme son adversaire, et ces messieurs se tapent à qui mieux mieux. Mais, ô malheur imprévu! pendant qu'ils s'exercent à se donner des coups de poing, ils ne s'aperçoivent pas que la chandelle, en tombant, a mis le feu à une botte de paille; cette botte communique à d'autres, et en un instant le grenier est embrasé. La vieille, que les combattants avaient laissée étendue sur la paille, est suffoquée par la fumée et fait retentir l'auberge de ses cris. Tout le monde se lève: on va, on vient, on court sans savoir pourquoi; mais bientôt les flammes qui sortent en tourbillons du haut de la maison avertissent les spectateurs du danger qui les menace. En vain l'aubergiste cherche à faire donner du secours, le feu a déjà fait de tels progrès qu'il est impossible de l'éteindre. Dans ce tumulte, Mullern abandonne son adversaire pour songer à la fuite; il descend, court à sa chambre, mais le feu y est déjà: il va s'en éloigner, lorsqu'il entend des cris partir de ce côté-là; il rentre, et aperçoit cette pauvre Jeanneton qui était venue le trouver, et qui, en l'attendant, s'était mise dans son lit.
Notre hussard, qui voit Jeanneton prête à périr pour lui, s'avance au milieu des flammes, la prend en chemise, à demi-morte, dans ses bras, et sort de l'auberge en courant avec son précieux fardeau.
CHAPITRE X.
LA TANTE DE JEANNETON.
«Où sommes-nous? mon ami, dit Jeanneton à son libérateur, en revenant à elle.—Ma foi, je n'en sais rien, lui répondit Mullern, en la posant sur un banc de pierre. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai qu'une culotte percée, que tu es en chemise, et que, s'il faisait jour, nous verrions une partie des habitants de Strasbourg en contemplation devant nous.—Je n'ai pas envie de les attendre, dit Jeanneton. Mais, quoi! le feu aurait-il brûlé toute l'auberge?—Je le crois bien... Du train dont il allait, il brûlera toute la ville, si on n'y prend garde.—Comment faire? nous ne pouvons pas rester tout nus sur cette place.—Non, ça serait trop hasarder.—Ah! il me vient une idée: j'ai une tante blanchisseuse en fin dans ce quartier-ci; il faut l'aller trouver; c'est une bonne femme, et elle nous recevra bien.—Soit, allons chez ta tante.» Et voilà Mullern et Jeanneton, bras dessus, bras dessous, en chemise, qui vont chez la blanchisseuse de fin.
Après avoir marché assez longtemps, ils arrivent dans une petite rue étroite et sale, et s'arrêtent devant une allée: c'était là que demeurait la tante de Jeanneton. Mullern frappe quatre coups, que la bonne femme, qui demeurait au quatrième étage, n'entend pas. «C'est qu'elle a l'oreille un peu dure, et qu'elle dort toujours comme un sabot, dit Jeanneton.—En ce cas, répond Mullern, nous ne risquons rien que d'entrer par la fenêtre.» Il frappe une seconde fois, puis une troisième; pas plus de réponse. Mullern, impatient, était d'avis de jeter des pierres dans les carreaux, lorsqu'un voisin du premier, réveillé par le bruit, entr'ouvre sa fenêtre, et demande qui frappe de la sorte au milieu de la nuit. «C'est moi, monsieur Grattelard, répond Jeanneton. Je viens coucher chez ma tante; voudriez-vous m'ouvrir, s'il vous plaît?—Ah! c'est vous, mademoiselle Jeanneton: comment! à cette heure-ci?—Oui, monsieur Grattelard; c'est que le feu a pris chez M. Boutmann, l'aubergiste où j'étais, et j'ai été obligée de me sauver.—Ah! mon Dieu, est-il possible! que m'apprenez-vous là?...—Mais que fais-tu donc à la fenêtre, Bibi? dit une petite voix grêle, qui sortait du fond de l'alcôve du voisin. (C'était madame Grattelard qui, ne sentant plus son époux auprès d'elle, se levait, fort inquiète de savoir ce qui l'occupait.)—Ce n'est rien, ma petite chatte; c'est mademoiselle Jeanneton qui vient coucher chez sa tante, et je vais lui ouvrir la porte. Mais remets-toi au lit, mon raton, tu pourrais t'enrhumer.»
En disant ces mots, M. Grattelard ferme sa fenêtre, et descend pour ouvrir à Jeanneton. «Quel est cet original? demande Mullern à cette dernière.—C'est un ancien charcutier retiré, qui vit de ses rentes avec sa chaste moitié.—Mille bombes! il paraît qu'il a peur de se casser le cou, car il ne se dépêche pas trop de descendre.»
Enfin M. Grattelard paraît, en pet-en-l'air et en bonnet de nuit, sa chandelle à la main. En voyant Jeanneton en chemise, il redresse son bonnet et retrousse sa robe de chambre; mais lorsqu'il aperçoit Mullern, il reste immobile devant eux, ne comprenant pas ce que cela veut dire. En deux mots Jeanneton le mit au fait de toute l'histoire, et quand il eut appris que Mullern était son libérateur, il ne s'étonna plus de ce qu'elle lui offrait un asile.
Ils montent tous les trois l'escalier, et rencontrent, sur le carré du premier étage, madame Grattelard, qui était bien aise de s'assurer par elle-même quelle était la personne à laquelle son mari ouvrait la porte. «Ah! ciel!... un homme nu!» dit-elle en apercevant Mullern. Et, au lieu de s'enfuir, elle s'avance pour le voir de plus près. «Va donc te coucher, jojote, dit M. Grattelard; je le raconterai tout ce qui s'est passé.» Mais madame Grattelard, qui avait aussi aperçu Jeanneton en chemise, et qui craignait que ses appas, plus frais que les siens, ne fissent faire des comparaisons à son mari, entraîna celui-ci chez lui, en lui disant que, puisqu'il avait ouvert la porte, on n'avait plus besoin de ses services. Jeanneton remercia M. Grattelard, et les deux époux rentrèrent chez eux.
Voilà donc Mullern et Jeanneton devant la porte de la blanchisseuse. Ils frappent tous deux de manière à l'enfoncer; mais la bonne femme s'éveille, et vient en tremblant demander: «Qu'est-ce qui est là?—C'est moi, ma tante, lui répond Jeanneton; ouvrez vite.» La vieille ouvre: nouvelle surprise de sa part, en voyant Jeanneton en chemise, et un homme avec elle dans le même état.
Mais Jeanneton l'a bientôt mise au fait de ce qui lui est arrivé, et madame Tapin (c'était le nom de la tante) saute au cou de Mullern, et l'embrasse à trois reprises, pour avoir sauvé sa nièce. Mullern se serait bien passé de l'accolade, mais il fallut en passer par là.