Jeanneton et Mullern avaient besoin de repos; on avisa bien vite au moyen de se faire des lits. Madame Tapin n'avait pour tout logement qu'une grande chambre où elle couchait, et un petit cabinet à coté. On fit un lit pour Jeanneton dans le cabinet, et Mullern dit qu'il s'accommoderait d'une chaise pour passer la nuit. En disant cela, il regardait Jeanneton, qui le comprenait très-bien, et madame Tapin consentit à tout ce qu'on voulut.
Le lit fut bientôt prêt. Jeanneton se coucha, madame Tapin en fit autant, et dès qu'elle fut endormie, Mullern alla partager le lit de celle pour laquelle il avait fait violer une vieille femme, mis le feu à une maison, battu un homme, réveillé les voisins, et... En vérité, il l'avait bien gagné.
Le lendemain, lorsque chacun fut levé, Mullern pensa qu'un bon déjeuner serait très-nécessaire pour réparer les fatigues de la veille; mais Jeanneton n'avait pas le sou; madame Tapin n'était pas riche, et ne pouvait guère leur offrir que du pain et du lait. Mullern se ressouvint qu'il devait avoir dans sa culotte une bourse assez joliment garnie, car le colonel Framberg voulait qu'il n'épargnât ni soins ni dépenses pour retrouver son Henri. Alors la joie renaît dans tous les cœurs; Jeanneton court chercher ce qu'il faut pour le déjeuner, ainsi qu'un tailleur pour faire bien vite des habits à Mullern; et madame Tapin met tout en l'air chez elle pour préparer le repas. Pendant ce temps, Mullern réfléchit sur ce qu'il avait à faire: il pensa qu'il était aussi bien chez madame Tapin qu'à l'auberge, qu'il pourrait de même faire ses recherches en y logeant, et le résultat de ses réflexions fut qu'il demeurerait avec Jeanneton tout le temps qu'il passerait à Strasbourg.
On déjeuna gaiement: Jeanneton ne se sentait pas de joie d'avoir trouvé dans Mullern un homme tout à la fois riche et amoureux. Au demeurant, c'était une bonne fille que Jeanneton, et qui n'avait d'autres défauts que d'aimer un peu trop le sexe masculin.
Mullern leur raconta en deux mots ce qui l'amenait à Strasbourg, et promit de rester chez ces dames tout le temps qu'il y séjournerait. Madame Tapin en fut enchantée; elle voyait que Mullern aimait le bon vin et la bonne chère, et pensa que, tant qu'il serait dans la maison, elle ferait ce qu'elle appelait des repas de noces.
Après le déjeuner, Mullern partit pour commencer ses recherches. Il parcourut presque toute la ville sans obtenir aucun renseignement sur Henri, et revint le soir, près de sa Jeanneton, oublier les fatigues de la journée. C'est ainsi que tous les jours s'écoulaient, et chacun était satisfait; seulement madame Tapin ne comprenait pas comment un homme comme Mullern, qui aimait tant à bien dîner, pouvait se contenter de coucher toutes les nuits sur une chaise.
Au bout d'une dizaine de jours, Mullern commença à croire que l'objet de ses recherches n'était plus à Strasbourg; car, après avoir en vain parcouru toute la ville, visité tous les endroits publics, il n'avait pu rencontrer Henri. Il était même déjà décidé à écrire à son colonel le peu de succès de ses démarches, et à lui demander ce qu'il devait faire, lorsqu'un soir, en entrant dans un café, Mullern reconnut Franck, le domestique de Henri, occupé à boire de la bière à une table. Mullern se garda bien de lui parler, se doutant que si Franck le voyait, il lui conterait quelque mensonge pour lui donner le change; mais il sortit aussitôt du café, et attendit patiemment à la porte que Franck s'en allât, afin de le suivre sans en être aperçu.
Il n'attendit pas longtemps: au bout de quelques minutes, Franck sortit du café; Mullern le suivit de manière à n'en pas être remarqué, sans pourtant le perdre de vue. Franck enfile plusieurs rues détournées, et Mullern voit avec étonnement qu'il sort de la ville. Il continue de le suivre. Mais, à peu de distance de la ville, Franck s'arrête devant une jolie petite maison, éloignée des autres habitations. Il frappe à la porte, on lui ouvre, et il entre. Mullern s'avance, examine la maison, autant que la nuit peut le lui permettre; et, pensant qu'il est trop tard pour entrer en explication, se retire, bien décidé à revenir le lendemain matin.
Mais, avant de suivre Mullern, revenons un peu à notre héros, que nous avons abandonné depuis si longtemps.