A quelques lieues de Strasbourg, Henri s'arrêta dans la même forêt où, quelques mois après, le colonel Framberg et Mullern trouvèrent un asile. Désirant se reposer un moment sous son ombrage, il envoya Franck en avant, et lui ordonna de l'attendre à la première auberge de Strasbourg. La tranquillité du lien semblait inviter le voyageur au repos; Henri, qui, depuis plusieurs jours, voyageait sans s'arrêter, sentit le besoin de céder un moment à la fatigue qui l'accablait. Il s'assit contre un épais buisson, ombragé d'un chêne majestueux, et le sommeil ne tarda pas à venir fermer ses paupières.
Lorsqu'il se réveilla, le jour commençait à tomber; il allait se lever pour continuer sa route, quand il entendit une voix de l'autre côté du buisson où il était couché; il avança doucement la tête, et aperçut deux hommes à quelques pas de lui. Leurs figures sinistres engagèrent Henri à ne pas se montrer d'abord; et, comme ces deux hommes se croyaient parfaitement seuls, il entendit aisément la conversation suivante:
«Tu es donc bien sur que c'est lui?—Oui, monsieur, j'en suis certain, et quoiqu'il y ait diablement longtemps que je l'ai vu, sa figure m'a trop frappé pour que je ne le reconnaisse pas! D'ailleurs j'ai pris, dans l'auberge où il était, quelques renseignements sur son compte, et je suis certain de ne pas m'être abusé.—Et tu dis qu'il va passer par cette forêt?—Oui, monsieur, il ne peut pas prendre d'autre chemin, et je me suis hâté d'aller vous trouver afin que nous ne laissions pas échapper une aussi belle occasion...—Que penses-tu donc, Stoffar, que nous devions faire?—Parbleu! il n'y a qu'un parti à prendre, c'est de s'en débarrasser, afin qu'il ne nous inquiète plus.»
Ici Henri sentit son sang bouillonner dans ses veines, et il fut près de se jeter sur les deux scélérats qui étaient devant lui; mais il songea que ce ne serait peut-être pas le moyen de sauver leur victime, et il s'efforça de modérer son indignation. «Mais, reprit celui qui paraissait le maître, si nous nous contentions de nous saisir de sa personne et de le tenir renfermé, nous saurions par là le forcer à nous dire ce qu'il a fait de...—Non, monsieur, interrompit l'autre, cela ne vaudrait rien du tout!... D'ailleurs, où l'enfermeriez-vous?... dans votre maison?... D'un moment à l'autre on pourrait l'y découvrir, ou bien il n'aurait qu'à se sauver!... cela nous ferait de belles affaires!... Croyez-moi, dans une circonstance comme celle-ci, il ne faut pas employer de demi-mesures. Une fois qu'il sera mort, vous serez tranquille;... car lui seul est à craindre...—Tu as raison, Stoffar, et je suis décidé à...» Le bruit du pas d'un cheval interrompit la conversation. «C'est lui, monsieur, dit un des hommes en se levant; il approche... préparons-nous à le bien recevoir.»
Il se placèrent tous deux derrière des arbres. Henri, de son côté, arma ses pistolets, et, rendant grâce au ciel de ce qu'il l'avait choisi pour être le défenseur d'un infortuné, se tint prêt à tout événement. Au bout de quelques minutes, il aperçut un homme à cheval s'avancer du côté où il était. Il ne faisait pas encore assez nuit pour qu'il ne pût distinguer les traits du voyageur. C'était un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille avantageuse, et dont la figure, douce, mais mélancolique, annonçait une âme oppressée sous le poids d'un profond chagrin.
Henri sentait son cœur battre avec violence à mesure que l'inconnu s'approchait de lui, et il oubliait, en contemplant ses traits, le danger qui menaçait ses jours; mais il fut bientôt tiré de cet état par le bruit que firent les deux hommes en courant, leur sabre à la main, sur le voyageur qui, étourdi par cette brusque attaque, n'avait pas eu le temps de prendre ses armes, et allait infailliblement succomber, si Henri, aussi prompt que l'éclair, ne se fût élancé sur les assassins. Les deux hommes, effrayés par cette subite apparition, lâchent leur victime et ne songent plus qu'à la fuite. Henri tire sur eux ses deux pistolets; l'un des deux scélérats tombe mort, l'autre n'est pas atteint et s'enfuit dans l'intérieur de la forêt.
Henri pensa qu'il serait imprudent de le poursuivre, et retourna vers celui qu'il avait sauvé. Le voyageur ne savait comment témoigner à son libérateur toute sa reconnaissance. «Vous ne me devez rien, monsieur, répondit Henri; en venant à votre secours, je n'ai fait que remplir le devoir d'un galant homme, et je suis certain qu'à ma place vous en eussiez fait autant. Mais, si vous m'en croyez, nous nous hâterons de quitter cette forêt et de regagner une route fréquentée, car la nuit devient sombre, et peut-être ne serions-nous pas toujours aussi heureux.—Je suis de votre avis, monsieur, répondit l'inconnu à Henri; mais, vous êtes à pied, à ce qu'il me paraît?—Il est vrai; j'ai envoyé mon domestique en avant avec mon cheval, car je comptais arriver ce soir à Strasbourg...—Eh bien, montez en croupe derrière moi, de cette manière nous serons plus tôt sortis de la forêt.» Henri accepta la proposition de l'inconnu, et ils s'éloignèrent au grand galop.
Chemin faisant, ils entrèrent dans des détails relatifs à l'événement qui venait d'avoir lieu. «Je ne croyais pas, dit le voyageur à Henri, que la forêt où je devais passer fût infestée par des brigands.—Vous vous trompez, monsieur, en prenant pour tels les gens qui vous ont attaqué; je suis certain, moi, que ce n'étaient pas des voleurs.» Alors Henri raconta comment il avait tout entendu. Pendant son récit il examina son compagnon, et s'aperçut qu'il y prêtait la plus grande attention. «Se pourrait-il? s'écria le voyageur lorsque Henri eut fini de parler; mais monsieur, n'avez-vous entendu que cela?—Pas davantage, monsieur; mais je présume que cela suffit pour vous mettre sur la voie.—Eh bien! monsieur, vous vous trompez, car je vous assure que je ne comprends rien à ce que vous venez de me dire; je ne me connais pas d'ennemis capables d'une pareille scélératesse.—Parbleu, voilà qui est étonnant!...—Je n'ai jamais nui à personne et j'ai fait le plus de bien que j'ai pu!...—C'est souvent en faisant le bien que l'on s'attire la haine des méchants!...—Ah! vous avez raison, monsieur, et vous m'ouvrez les yeux!...» Ici, le compagnon de Henri tomba dans une profonde rêverie, et celui-ci n'osa pas se permettre de le questionner.
Nos deux voyageurs arrivèrent bientôt sur une route fréquentée, et, comme la nuit devenait noire, Henri pensa qu'il ferait bien d'attendre le lendemain pour se rendre à Strasbourg. Ils s'arrêtèrent devant la première auberge. «Vous allez à Strasbourg, et moi j'en viens, dit le voyageur à Henri; ainsi, puisque nous suivons une route opposée, je vais vous faire mes adieux.—Quoi! vous ne vous arrêtez pas ici? lui répondit Henri.—Non, car il me tarde d'arriver à Paris, où j'ai une affaire importante à terminer; mais comme je compte retourner bientôt à Strasbourg, j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir, et de faire une connaissance plus intime avec celui qui m'a conservé l'existence.» Henri lui répondit qu'il ne comptait pas y faire un long séjour; «mais, ajouta-t-il, comme je désire autant que vous que nous nous retrouvions un jour, je vous engage, si le hasard vous conduisait près des lieux que j'habite, à ne pas oublier que vous avez dans Henri de Framberg un ami qui s'estimerait heureux de pouvoir encore vous être utile.—Henri de Framberg!... s'écria l'inconnu: quoi! vous seriez le fils du colonel Framberg!—Sans doute, répondit Henri: pourquoi cet étonnement? Connaîtriez-vous mon père?—J'en ai beaucoup entendu parler; le bruit de sa bravoure et de ses exploits est venu jusqu'à moi.—Eh bien! c'est une raison de plus pour venir au château, et je vous assure que vous y serez bien reçu.»
L'étranger remercia Henri; le nom de Framberg l'avait jeté dans un trouble extraordinaire, qui n'échappa pas aux regards de notre héros; mais il n'osa lui demander la cause de son agitation, et ils se séparèrent en se réitérant les assurances de la plus sincère amitié.