Henri parut consentir à s'éloigner; mais comme, pour aller au salon, il fallait traverser un cabinet vitré qui donnait dans le boudoir de la dame, il revint sur ses pas dès qu'il fut seul, afin de s'assurer par ses yeux de ce qui se passait dans le boudoir.

Au lieu de la marchande de modes, Henri vit entrer un jeune officier, qui se jeta dans un fauteuil, sans regarder la maîtresse de la maison. «Comment! c'est vous, Floricourt? lui dit celle-ci d'un air moitié riant moitié embarrassé.—Oui, c'est moi; et je trouve bien étonnant que tu me fasses ainsi attendre dans ton antichambre.—Pouvais-je soupçonner que ce fût vous, depuis huit jours que je ne vous ai vu?—Tu croyais, sans doute, que c'était ton gros Mondor, et qu'il s'en irait tranquillement dès qu'on lui aurait dit que tu n'y étais pas?... Mais je ne suis pas de cette pâte-là, moi, et je me moque de tes consignes et de tes entreteneurs!—Mais, monsieur, qu'est-ce c'est que ce ton-là!... il vous appartient bien, à vous, que j'ai comblé de bienfaits, que j'ai rhabillé des pieds à la tête, de me dire de pareilles sottises! Vous ne vous moquiez pas alors de mes conquêtes... Pourquoi ai-je été assez bonne pour me priver de tout pour monsieur! En vérité, les femmes sont bien bêtes d'avoir quelquefois des faiblesses! on n'oblige jamais que des ingrats!—Il s'agit aussi de vos dons, madame! vous m'en avez fait un qui ne me plaît pas du tout.—Monsieur, quand on reçoit quelque chose d'une femme, il faut prendre le bon comme le mauvais.—En vérité!... eh bien! moi, je t'apprendrai à ne plus me jouer de ces tours-là, et je veux faire payer le médecin à celui qui déjeunait avec toi.—Vous êtes fou, Floricourt, j'étais seule, je vous assure.—Je ne donne pas dans ces contes-là... Puisqu'il s'est caché, c'est que ce n'est pas un payant, et je lui ôterai l'envie d'y revenir.»

En disant cela le jeune homme se met à regarder partout, à donner des coups de pied sous toutes les tables. Enfin il aperçoit Henri qui était resté immobile derrière la porte vitrée; il l'ouvre précipitamment et lui donne un soufflet, avant que notre héros ait eu le temps de l'éviter. Henri allait tomber sur son adversaire, lorsque la dame vint se mettre entre eux pour les séparer.

«Monsieur, dit Henri à l'officier, si vous êtes homme de cœur, vous me rendrez raison de l'insulte que vous m'avez faite.—Ah! monsieur n'est pas content, répond celui-ci en ricanant; eh bien! je lui donnerai une leçon plus forte.—Point de propos, monsieur, je ne les aime pas. Voilà mon adresse; je vous attends demain chez moi, à quatre heures du matin.» En disant ces mots, Henri sortit sans daigner jeter les yeux sur la femme qui était auprès de lui.

«C'est ma faute aussi, se dit-il à lui-même en regagnant son hôtel, je n'aurais pas dû aller chez cette femme-là... Mais, depuis que je voyage, je ne fais que des sottises... Ah! mon père, si vous connaissiez la conduite de votre fils, combien je vous causerais de chagrin!... Et toi, bon Mullern, si j'avais mieux suivi tes conseils, je ne serais pas où j'en suis... Mais puisque le destin m'est toujours contraire, puisque je ne retrouve pas celle qui aurait fait le bonheur de ma vie, je jure de retourner bientôt à Framberg.»

L'officier fut exact au rendez-vous, Henri prit ses armes, et sans se dire un seul mot, ils se rendirent au bois de Boulogne. Là chacun d'eux ôta son habit, et ils s'attaquèrent avec impétuosité.

Henri était moins fort sur les armes que son adversaire; mais il était de sang-froid, et savait parer adroitement tous ses coups; bientôt l'officier en voulant atteindre Henri s'enferra dans son épée, et tomba sans vie à ses pieds. Henri retourna en courant à son hôtel; il lui semblait que l'ombre de sa malheureuse victime était attachée à ses pas. C'est une chose affreuse, en effet, de tuer un de ses semblables pour une femme que l'on méprise!... Henri faisait mille réflexions, et son âme était oppressée sous le poids du sang qu'il venait de répandre.

Franck fut effrayé, en voyant son maître dans un état d'abattement qui ne lui était pas ordinaire. «Qu'avez-vous, monsieur? lui dit-il; vous serait-il arrivé quelque malheur?—Oh! oui, Franck!... un malheur que je ne me pardonnerai jamais!...—Que voulez-vous, monsieur, c'est au destin qu'il faut vous en prendre!...—Prépare tout pour notre départ; nous quitterons Paris ce matin même.—Puis-je savoir où nous allons, monsieur?—Nous retournons à Framberg: il me tarde de revoir mon père et ce bon Mullern qui m'aimait tant!—Ma foi, monsieur, j'en suis enchanté aussi, car il n'y a rien au monde qui vaille la maison paternelle.»

CHAPITRE XV.
UNE AVENTURE D'UN AUTRE GENRE.

Henri et Franck cheminaient doucement sur la route d'Allemagne; le premier réfléchissant sur le triste fruit qu'il avait retiré de ses voyages. Que gagne-t-on en effet à parcourir le monde? la conviction du peu de ressemblance qui existe entre le bonheur réel et celui qu'enfante notre imagination. Quant à Franck, quoique moins sombre que son maître dans ses réflexions, il trouvait qu'une vie douce et tranquille valait bien le plaisir de courir les champs, et il félicitait ceux dont la destinée est de vivre paisiblement dans les lieux qui les ont vus naître.